– Mémoires de dictatures – 2

ENTRETIEN R.SCHWOK – 1ère partie

René Schwok, titulaire de la Chaire Jean Monnet «Union européenne: politique et institutions» à l’Institut européen à Genève. Il enseigne également au Département de science politique.

Portugal, Espagne, Grèce; divers aspects de l’autoritarisme.

Ces trois dictatures paraissent d’un autre temps…

Des dictatures existent toujours en Europe. Le Bélarus et l’Azerbaïdjan sont d’authentiques dictatures, des autocraties au pouvoir parfois héréditaire.

La Russie qui est une «semi-dictature», un grand pays qui n’a pas encore atteint un niveau de démocratie suffisant.

On peut se féliciter des progrès énormes en matière de démocraties, mais il faut quand même penser à ces pays.

Quant aux énormes progrès, l’Union européenne est actuellement composée de 27 Etats dont près de la moitié étaient encore des dictatures il y a 25 ans. Les Balkans occidentaux, l’Albanie, la Serbie, la Croatie, toutes étaient des dictatures.

Aujourd’hui, la démocratie a bien avancé dans ces pays. Et il y a 40 ans, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, sans oublier la Turquie, sont aussi des pays dont on a l’impression que la démocratie est bien établie.

Il y a beaucoup d’éléments qui ont contribué à la mise en place des régimes démocratiques.

L’UE et la perspective de l’adhésion à l’UE est un des éléments qui a contribué à renforcer les démocrates et assoir la démocratie, mais il ne faut pas exagérer l’importance ou la perspective de l’appartenance à l’UE. C’est un des éléments qui a joué parmi beaucoup d’autres dans ce cercle vertueux qui a permis à la démocratie de s’installer et surtout de rester dans la plupart des pays d’Europe.

Les facteurs importants et déterminants pour installer la démocratie dépendent des époques et du pays. La situation de l’Espagne des années 1970 n’était pas la situation de la Serbie d’aujourd’hui.

Dans les grandes lignes, il y avait un modèle. Un modèle des pays d’Europe occidentale et les Etats-Unis, qui fonctionnaient comme démocraties et fonctionnaient mieux que leur propre pays. Les populations voyaient, à la télévision, des touristes voyager et constataient que ça fonctionnait mieux ailleurs.

Non seulement les pays d’Europe occidentale étaient plus démocratiques, mais aussi plus riches. Et dans l’esprit de beaucoup de victimes des dictatures, il y avait un mythe: «On pouvait être riche par la démocratie et être démocrate apportait la richesse». Même des élites proches des dictatures se sont rendus compte que ça ne fonctionnait pas vraiment chez elles.

Ce premier élément est: «le mimétisme».

Le deuxième élément est que les pays occidentaux et les USA ont aidé les démocrates. On sait aujourd’hui qu’il y a de fortes aides économiques, parfois aussi culturelles. On pense aux radios, financées par les USA et d’autres éléments qui ont torpillé les dictatures.

Le troisième élément est l’adhésion à l’OTAN qui, dans un premier temps, a joué un rôle positif. Que ce soit en Grèce, au Portugal, en Espagne et en Turquie, l’appartenance à l’OTAN joue un grand rôle, parce qu’elle permet de surveiller les militaires et les officiers qui sont ceux qui ont le plus de probabilités de réaliser un coup d’Etat. L’appartenance à l’OTAN, surtout après la guerre froide, où là, on ne peut plus fermer les yeux sur les dictateurs, a permis de démocratiser les armées, de les surveiller, de savoir qui est qui et de les influencer pour qu’elles ne commettent pas d’impairs.

Le dernier élément est que l’UE a joué un grand rôle comme perspective, qu’il y a quelque chose à offrir. Après la guerre froide, dans les années 1970-1980, les élites d’Europe centrale et orientale, mais aussi espagnoles, portugaises et grecques pouvaient dire: «nous avons autre chose à vous proposer que le nationalisme, la dictature, ou le communisme». La perspective de l’adhésion à l’UE a joué un très grand rôle pour renforcer les pro-occidentaux.

«La démocratie = la richesse» est un grand argument qui a fait débat dans les années 1970, aux USA. Le slogan était: «la richesse ne pouvait venir qu’avec la démocratie et donc il fallait démocratiser les Etats».

C’est un autre débat pour l’Amérique Latine et le contre-exemple du Chili, où le coup d’Etat de Pinochet a permis, à l’aide de gourous de Chicago, de renforcer l’économie du Chili. Le résultat fut une réussite et le Chili n’a pas été démocratique pendant toutes ces années-là.

Il y a eu donc un grand débat pour savoir si les deux choses se marient.

Mais dans la perception des pays d’Europe centrale et orientale, les Grecs, les Espagnols ou les Portugais allaient de pair avec une démocratie économique.

Est-ce une corrélation sérieuse?

C’est le problème du libéralisme, de l’économie et de la politique. Ce serait oui dans l’idéal, mais l’exemple de la Chine d’aujourd’hui, qui est une réussite économique extraordinaire, reste une dictature. Il en est de même dans d’autres autocraties en Asie: Taïwan, Singapour et la Corée du Sud ont réalisé d’extraordinaires booms économiques.

Donc visiblement, la prospérité économique ne va pas nécessairement avec la démocratie.

Il y a aussi de nouvelles générations au pouvoir. Et la mondialisation joue un immense rôle dans le fait qu’il est quasiment impossible aujourd’hui, en tout cas en Europe, de tenir une population à l’écart de ce qui se passe dans le reste du monde.

Avec le développement d’internet, les voyages, le tourisme, les échanges économiques, il est quasiment impossible de faire croire aux populations rurales qu’il n’y a que le Portugal, qu’il n’y a que la religion catholique et qu’il n’y a pas le reste du monde. Maintenir des régimes aussi archaïques aujourd’hui est impossible.

En Russie, les dirigeants russes ne peuvent plus couper la population du monde. Le développement des communications et de l’électronique, fait que la dictature est obligée de se moderniser, de se draper dans certains oripeaux de la modernité.

Un autre facteur, l’Etat est beaucoup plus compliqué aujourd’hui.

En 1929, au moment de la grande crise, l’Etat américain représentait ses capacités d’intervention d’environ 10% de la richesse produite dans le pays. Aujourd’hui, on doit être au moins quatre fois plus, ce qui donne l’idée que l’Etat est devenu beaucoup plus puissant, beaucoup plus compliqué. Est-ce que ça induit une manière de le gérer?

Pour les pays de dictature de droite, à la portugaise, une dictature presque du 19ème, patrimoniale, on peut imaginer qu’avec le développement des providences, on puisse continuer à les gérer à l’ancienne.

Par contre, dans les pays de l’Europe centrale et d’Europe orientale qui ont connu le communisme, l’Etat était omniprésent. La tendance a été plutôt le désengagement de l’Etat et de partir avec des références différentes. Le Bélarus et d’anciennes républiques soviétiques du Caucase restent encore des autocraties. Il reste l’appareil du parti communiste qui avait pris l’habitude de contrôler l’Etat. L’Etat avait une influence très importantes sur tous les pans de la société. C’est un autre type de dictature plus autoritaire, plus totalisante.

 

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