– Mémoires de dictatures-6-portugal

ENTRETIEN ANTONIO COSTA PINTO

2ème partie

Antonio Costa Pinto, historien, enseignant à l’Institut des Sciences Sociales de l’Université de Lisbonne. Il a écrit plusieurs ouvrages sur la dictature au Portugal dont: «Violence et transitions politique à la fin du XXème siècle». Il a également publié dans la revue «Persée» un long article sur le salazarisme et le fascisme en Europe.

– Comment se déroule l’émergence de la personnalité de Salazar? Comment s’y prend-il pour tenir les rennes du pouvoir?

Salazar est un jeune professeur à l’université de Coimbra. Il vient d’un milieu rural du centre du pays dominé par le catholicisme. Il y fait ses études dans un séminaire et renonce à être prêtre pour faire le Droit à l’université de Coimbra qui est, en 1910, le centre intellectuel, culturel et scientifique du pays. La seule université avant la République.

Salazar est très marqué par l’anticléricalisme de la République portugaise. En fait, l’effort de sécularisation de la vie politique, très inspirée par la 3ème République française et par la législation anticléricale de 1906, marque de façon importante Salazar, qui devient un jeune politicien d’un petit parti: le Centre du Parti Catholique. Il va en être le député pendant quelques mois de l’année 1920.

Mais l’affirmation politique de Salazar est surtout une affirmation en tant qu’expert économique et professeur d’économie-politique. Et c’est dans le cadre d’une dictature militaire assez instable qui souffre de la crise financière, que Salazar émerge en tant que ministre des Finances.

C’est en tant qu’expert d’économie qu’il est invité par les militaires pour devenir ministre dans le cadre de la dictature.

C’est à partir d’en-haut, à partir des élites, que Salazar va progressivement dominer le gouvernement, d’abord de façon assez technocratique, en tant que ministre des Finances puis, progressivement, en tant que dirigeant politique de la dictature.

Il procède par élimination et par pactes.

La Constitution de 1933, base du salazarisme, est une constitution que Salazar négocie avec des militaires républicains conservateurs. Grand pragmatique, il est appuyé politiquement par une grande partie des monarchistes fortement inspirés par l’oligarchie française et Salazar ne va jamais poser la question du régime et de la restauration de la monarchie. La constitution de 1933 est une constitution où les droits fondamentaux, le suffrage direct, l’élection pour une chambre des députés ainsi que la représentation de type corporatiste sont représentés. C’est une constitution de compromis.

Salazar ne veut pas d’un mouvement fasciste. Il va d’ailleurs écraser politiquement et militairement un petit mouvement fasciste qui va naître pendant la transition entre la dictature et la mise en place du régime militaire de «L’Etat nouveau».

Grâce à cette dimension conservatrice mais très pragmatique, Salazar va réussir à unifier les partis conservateurs dans un nouveau parti unique, «l’Union Nationale» où catholiques, monarchistes et même une petite minorité fasciste, sont unifiés ou forcés à l’unification sous la direction de Salazar. Toujours avec un compromis assez important avec l’institution militaire. La base de ce compromis est l’existence d’une présidence du conseil des ministres avec Salazar en tant que président du Conseil et un Président de la République qui sera toujours un militaire.

– Salazar est-il une figure politique moderne au sens où il associe fascisme et droite conservatrice?

En 1930, la dictature de Salazar a des admirateurs.

Ce sont des admirateurs intellectuels et politiques dans la période entre les deux guerres et qui pensent qu’entre démocratie et fascisme, il y a un régime politique conservateur qui fait des compromis, ce qui est très important pour le développement politique. Des peuples et des sociétés, qui regardent Salazar, croient à un corporatisme qui arrive à échapper à la lutte des classes. Ils croient que le parlementarisme peut être substitué par des chambres de sages et de technocrates. Et c’est dans la frontière entre la démocratie et le fascisme qu’on trouve les admirateurs de Salazar.

Mais ces régimes politiques peuvent souffrir des procès de radicalisation.

Dans le cadre du salazarisme, le déclenchement de la guerre civile en Espagne, la peur du communisme en Espagne, va enfoncer le salazarisme dans des institutions inspirées par le fascisme. En effet, en 1930, Salazar va créer une organisation officielle de jeunesse inspirée par le fascisme italien. Il va constituer une petite milice para-militaire et va envoyer des volontaires pour lutter aux côtés de Franco contre la République et les communistes pendant la guerre civile. Ce mouvement de radicalisation va disparaître très rapidement avec la fin de la guerre civile d’Espagne en 1939.

En 1945, entre la fin de la guerre et la transition démocratique en 1974 , le salazarisme va être considéré comme une démocratie organique, un régime militaire rapidement enterré dans la nouvelle antre démocratique de l’après-guerre. Le Portugal va être membre fondateur de l’OTAN, sans être appuyé par le plan Marshall.

C’est donc un régime autoritaire qui, pendant la guerre froide va être un problème mineur et secondaire dans le cadre géopolitique de l’Europe.

– Pour qu’un régime politique puisse subsister, il faut qu’il ait des fondations culturelles. Il y a le projet culturel d’un Antonio Ferro et, au-delà de l’existence d’Antonio Ferro, il y aura peut-être un suivi dans le projet initial, projet culturel tourné vers la jeunesse.

Antonio Ferro, en tant que chef de la propagande de Salazar, est un ex-culturisme intellectuel intéressant et, en tant que dirigeant de l’image et de la propagande du salazarisme, il fait une synthèse entre le leadership paternaliste d’un chef autoritaire et un projet moderniste pour les élites culturelles urbaines avec une réinvention de la tradition du pays.

D’abord, le catholicisme est le ciment culturel de la société portugaise et de l’empire. «Empire» parce que le mythe de l’empire colonial est le grand élément de continuité dans la construction de l’identité nationale des Portugais, de continuité entre les républicains et le régime autoritaire de l’Etat nouveau. C’est pourquoi, en 1945, le futur du régime va être directement lié au futur de l’Empire. Et la grande préoccupation de Salazar est de résister à la décolonisation.

Ironie de l’histoire, la chute du régime de l’Etat nouveau de Salazar sera encore une fois provoquée par un coup d’Etat militaire.

– Salazar est-il aujourd’hui objet d’études, d’admiration ou de vénération au Portugal?

Même si, selon enquête, 20% de la population a une image positive du régime de Salazar, Salazar est très lié à l’imaginaire conservateur d’une société de l’ordre, avec des principes moraux, où la corruption n’existait pas, ou le combat politique entre les partis n’existait pas, très lié à un monde d’une vision très conservatrice.

Mais il y a encore un grand intérêt par le régime autoritaire et récemment, dans un concours de télévision où il fallait voter pour les 10 héros de l’histoire du Portugal, Salazar a vaincu les dix héros de l’histoire du Portugal. Cela a déclenché un débat, une polémique très importante dans le cadre de cette émission.

Les archives de Salazar et la période de «l’Etat Nouveau» sont les archives les plus importantes de l’histoire contemporaine portugaise. Elles donnent beaucoup plus d’informations sur Salazar et son régime donne une vision assez précise du comment une société civile vit sous un régime autoritaire. Les archives de Salazar, du parti unique et de la police politique donne une image finale d’un dictateur qui a toujours su essayer la modération et le compromis. Il en ressort que Salazar est un dictateur rationaliste qui connaissait très bien les élites et la société portugaise d’où la durée de son régime politique: 48 ans.

– La définition du fascisme est-elle possible, est-elle réalisable au regard de la variété des fascismes, ou de la variété des régimes fascistes qui ont occupé l’Europe du 20e siècle?

Le fascisme paradigmatique est sans doute le fascisme allemand ou le fascisme italien. Mais après, il y a toute une série de dictatures inspirées partiellement par le fascisme, comme le franquisme, comme le régime d’Ion Antonescu en Roumanie. Dans le cas du salazarisme, c’est un régime autoritaire très partiellement enfoncé par le fascisme et il faut souligner cette dimension conservatrice à la fois monarchiste, royaliste et catholique en tant que base d’inspiration de régime autoritaire et non fasciste.

 

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