– Mémoires de dictatures-17-espagne

Confrontation avec l’Espagne d’aujourd’hui partagée entre la mémoire et le déni.

ENTRETIEN DANIELLE ROSENBERG

1ère partie

Depuis la fin des années 90, cette politique officielle est dénoncée par les victimes du franquisme qui se mobilisent pour exiger des réparations.

Danielle Rosenberg, chargée de recherche au CNRS, enseignante à l’université Paris X-Nanterre:

«Ce consensus est-il un accord entre gagnants et perdants ou un pacte de l’oubli. Il s’agit bien d’un pacte, mais «oubli» est un terme récusé aujourd’hui. C’est plutôt un pacte du silence. C’est une recherche de consensus et un accord entre les héritiers du franquisme et les élites de l’opposition, qui se retrouvent donc au pouvoir et en accord pour construire ensemble la démocratie, les institutions démocratiques. De ce fait, le passé qui fâche n’est pas évoqué. De mettre entre parenthèses ce passé de la dictature.»

*

Des statistiques officielles sont fort discrètes quant aux exécutions qui ont suivi la guerre civile. Quelques historiens soumettent le nombre de 200’000 fusillés entre 1939 et 1943.

Pour l’année 1939, Madrid compte 200 à 250 exécutions par jour; Barcelone: 150; Séville: 80.

S’ajoutent, d’après les chiffres officiels donnés par le ministère de la justice espagnole sous Franco, les 211’000 prisonniers politiques détenus en 1940. Le nombre ira en diminuant pour atteindre 20’000 en 1950, mais tous ne seront pas relâchés.

En 1950, 11 ans après la fin de la guerre, pour ne rien oublier, la radio diffuse chaque soir la prière aux morts.

C’est l’interdiction au repos.

C’est l’état d’alerte permanent face aux ennemis de l’intérieur et d’ailleurs.

*

Danielle Rosenberg:

«Pour comprendre le pacte admis par la population civile, à la mort de Franco en 1975, les Espagnols ne se disaient plus gagnants ou perdants. Plusieurs décennies se sont écoulées et l’ensemble de cette société espagnole se rassemblait autour de l’idée d’aller vers une démocratie. Cette population, et non seulement les élites comme on l’a souvent pensé, avait conscience et l’a montré, dans son ensemble, pendant les premières élections libres lors desquelles elle a refusé de se positionner aux extrêmes, qu’elles soient de Droite ou de Gauche.

L’ensemble de cette population avait encore en mémoire la guerre civile, en avait encore la peur et avait donc une priorité, celle d’une construction pacifique des institutions démocratiques. Certains sociologues ont utilisé le terme un peu excessif de «transition octroyée». Mais le dictateur est mort dans son lit d’hôpital et la passation du pouvoir s’est faite par des gens qui étaient en continuité avec le franquisme, le roi Juan Carlos étant le successeur désigné de Franco.»

*

En 1969, le parkinson a raison de l’obstination du Caudillo. Le 23 juillet, rendez-vous est donné au Parlement. Prétexte: le 30ème anniversaire du régime. Franco est un vieil homme qui n’a que trop joué avec le temps et il va lui falloir se retirer, dire publiquement qu’il est aussi mortel, dire que l’Espagne se poursuivra sans lui. Il propose à la patrie Juan Carlos comme successeur. Juan Carlos de Bourbon prête serment, jure loyauté au chef de l’Etat, fidélité au principe du mouvement national, au parti unique et aux lois fondamentales du royaume.

Le serment est consommé après que l’on ait rappelé à Juan Carlos qu’en cas de fidélité à ce serment, il sera récompensé, mais qu’en cas de reniement, ce sera le châtiment céleste.

*

Danielle Rosenberg est l’auteur d’un travail sur la mémoire traumatique de la guerre civile:

«Après une période d’anesthésie ou d’amnésie de surface, au lendemain de la mort de Franco, il semble que 30 années après, les traumatismes veulent enfin se faire entendre. Car les Espagnols n’ont rien oublié. La perception caricaturale serait une société espagnole qui aurait été amnésique pendant près de 20 ans et qui aurait brutalement recouvré la mémoire. Mais il y a tant de différences, d’aspects culturels, sociaux, où cette mémoire de la guerre, cette mémoire de la répression, a toujours existé, a toujours été présente. Une mémoire présente dans l’espace publique, au plan médiatique et au plan politique. Et il y a la façon dont on parle de cette mémoire dans cet espace publique.

Les historiens ont toujours travaillé dans la mesure de leurs moyens. Ils ont pu accéder aux archives. Il y a de très bons historiens espagnols depuis très longtemps et les témoins ont parlé. Certaines personnes ont recueilli ces témoignages comme les travaux pionniers de Perez.

Un livre, un best-seller très connu en Espagne, de (*Torre Pado: «L’étau»), a recueilli, entre 1977 et 1979, les témoignages des personnes qui s’étaient cachées.»

(*Torre Pado: «L’étau») pas trouvé de références

*

19 avril 1963, un procès de quatre heures met sur le banc des accusés, un membre du parti communiste espagnol pour des faits remontant 27 ans en arrière. Au terme, une condamnation: la mort. On se tourne vers le Caudillo qui refuse la grâce. L’exécution aura lieu le lendemain-même du procès.

Il est 4 heures du matin, Juliàn Gremau meurt, garroté.

Madame Gremau témoigne peu de temps après.

  • Vous n’avez pas revu votre mari depuis son retour en Espagne?
  • Non. Jamais. Je ne l’avais pas revu et lors de son arrestation, je l’ai appris par les journaux, déjà, la façon tragique, Alors ça été vraiment des moments très pénibles. Ce n’est pas une arrestation normale, vous comprenez. Ils l’ont absolument torturé, ils l’ont défenestré et même lors du jugement, ce n’était pas une personne qui était en état d’être jugée. Toutes les personnes qui ont assisté ont pu le dire, c’est quelque chose de monstrueux. Ça ne se conçoit pas.
  • Quand votre mari est retourné en Espagne, saviez-vous si il savait ce qui allait lui être reproché si il était arrêté?
  • Il ne me parlait pas de ses craintes. Au contraire, il était toujours très optimiste. Lui, il était heureux d’aller là-bas. Il pensait que c’était son devoir. Même malgré le sacrifice qu’il pouvait faire en me laissant, lui, il pensait que c’était son devoir, de lutter pour le bien-être de son peuple. D’ailleurs c’était vraiment un amour pour son pays et son peuple, c’était quelque chose qu’il admirait et qu’il aimait profondément.
  • Savez-vous ce qu’ont été, pour lui, les heures qui ont suivi le verdict?
  • Mon mari est un homme très calme. Il n’a jamais perdu son sang-froid en aucune occasion et je suis sûre qu’il a toujours été très calme. Même dans sa toute dernière lettre qu’il m’a écrite et c’est très personnel, et ces quelques heures avant d’être fusillé, il dit qu’il est très heureux des preuves d’amour qu’on lui a données. Il remercie et qu’à ce moment-là, il ne pense qu’à nous et qu’il nous aime. Mais c’est quelqu’un qui est absolument tranquille. Je suis sûre que mon mari avait la conscience tranquille d’avoir fait son devoir.

 

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