– Mémoires de dictatures-18-espagne

Confrontation avec l’Espagne d’aujourd’hui partagée entre la mémoire et le déni.

ENTRETIEN DANIELLE ROSENBERG

2ème partie

Danielle Rosenberg

« La contestation du «pacte de l’oubli» et débat sur la réparation des victimes puis finalement, la condamnation officielle du franquisme par les autorités politiques, sous mandat du parti populaire n’interviennent qu’entre 1990 et 2002. Et ceci est dû plusieurs aspects qui convergent, liés au temps écoulé.

« Le premier aspect est la dissipation de la peur et la perception généralisée d’une démocratie stabilisée. Aujourd’hui, l’Espagne a vécu trois alternances politiques et ces alternances ont bien fonctionné dans un cadre démocratique. Elles ont démontré que les institutions fonctionnent. « Accompagnant cette perception, l’instrumentalisation politique par les deux partis principaux soit le parti socialiste et le parti populaire, qui se renvoient la balle, fait un usage du passé pour déstabiliser l’adversaire. C’est un second aspect.

« Les grandes formations politiques se réapproprient, depuis une dizaine d’années, leurs filiations passées. Les socialistes, la Gauche, l’hommage aux Brigadistes de la résistance nationale ; la Droite, même si ils ne sont pas directement les acteurs principaux sur ce thème, ces différents actes de béatifications, de Martyrs du camps républicain est l’effet générationnel qui est quelque chose de plus connu, de plus mis fréquemment en avant dans les différentes sociétés.

« On est maintenant à l’âge des générations des petits-fils, donc des exigences de comprendre l’histoire, des exigences de réparation et aussi le fait que les nouvelles générations ne se reconnaissent pas dans les clivages idéologiques anciens.

« Certains sociologues mettent en avant le fait qu’enfin les vainqueurs et les vaincus se sont retrouvé, dès la fin des années 1950, dans des revendications communes d’oppositions franquistes. Ceci fait la société espagnole baigne dans un contexte différent, créant un espace pour ces revendications mémorielles de toutes sortes. »

*

Enrique Tierno Galvàn, député socialiste:

« Très longtemps les murs des églises de Madrid furent utilisés par les nationalistes pour la propagande politique avec des inscriptions relatives de Don José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange et fusillé dès le début de la guerre civile. Le temps a effacé ces inscriptions. Même celles sur Monsieur Primo de Rivera. Celui-ci est devenu un mythe, mythe exagéré dont la mythologie aurait sans doute déplu à Jose Antonio lui-même. Mythologie qui a culminé avec le transfert de son cadavre du lieu de son exécution (Alicante) à la basilique Sainte-Croix del Valle de los Caidos. »

Don Juegos Presos, conseiller national de la Phalange:

« Un enterrement impressionnant que celui de Jose Antonio, mort fusillé à Alicante, à 500 km de l’Escurial, porté sur le dos des camarades, mais aussi le peuple. Il parcourut en une procession ininterrompue de 10 jours, ces 500 km pour être enterré comme un roi, parmi les rois d’Espagne. »

*

Danielle Rosenberg

« Que dire de l’amnésie ou de l’ignorance des jeunes générations espagnoles à propos de la guerre civile. Que cette longue vie mise en parenthèses fait que les jeunes générations ne font que découvrir les éléments passés. Ceci depuis 10 ans, avec une accélération très rapide.

« Depuis 2000 environ, un énorme travail collectif de réappropriation mémorielle est à l’oeuvre dans la société espagnole. Vu de l’extérieur, c’est tout-à-fait impressionnant. La presse étrangère a beaucoup parlé autour du thème des disparus des fosses communes en Espagne.

« En octobre 2000, un jeune journaliste part à le recherche de la tombe d’un grand-père et découvre ces fosses communes, et en 2002, cette question est posée devant les instances de l’ONU pour faire pression sur le gouvernement qui est alors un gouvernement du parti populaire. Et il en va de même pour d’autres revendications comme celle des républicains déportés, des prisonniers de guerre et autres dans l’espace publique. Les anciens de la guérilla, les enfants de l’exil qui revendiquent leur nationalité espagnole. Tout qui se réfère à la question majeure en Espagne et qui est plus difficile à résoudre, tout ce qui renvoie aux jugements sommaires, aux personnes fusillées et celles condamnées par les tribunaux militaires franquistes. »

*

Simòn Sànchez Montero, parti communiste d’Espagne:

« Madrid comptait de nombreuses prisons. San Antòn, San Agracia, El Barco, Comte Del Conero, Santa Rita, Carabanchel, De Savias. Uno Mas, Des dizaines, des centaine de milliers de personnes se trouvaient en prison dans tout le pays. Très vite, les pelotons d’exécutions fonctionnèrent sur un rythme effrayant. La prison de Por Diarra à Madrid renfermait 1’000 condamnés à mort parqués dans un immense corps de bâtiment. Le va-et-vient était continuel. Les uns sortaient pour le peloton ou parce que leur peine était commuée, d’autres entraient condamnés à la peine de mort que l’on appelait : « la Pepa ». La vie humaine avait si peu de valeur que les condamnés à mort eux-mêmes, faisaient de l’humour noir à son propos. A la prison de Porlier, ils firent une chanson: « la Pepa » sur un air de scottish. Plus d’une fois, les mille condamnés la chantèrent en choeur. Lorsqu’un gardien, annoncé par le guichet, cette nuit il y a une SACA, autrement dit: une fournée, le cri de « Saca, Saca, Saca » glissait alors le long de la salle, puis il retombait comme un manteau de silence sur tout ceux qui chantaient. Personne parmi eux ne savait si il était sur la liste des appels de cette nuit. »

*

Danielle Rosenberg

« Le problème est de voir ce qu’on fait de cette mémoire et ce qu’on fait de cette histoire. On ne peut pas séparer: mémoire et justice. Au fond, ce qui émerge aujourd’hui, ce qui prend tout l’espace, ce sont des revendications en termes de justice.

« Il est vrai que l’écriture de l’histoire, au sens des grandes parties des revendications et enfin, des mesures ont été prises récemment portent sur les archives. Et l’état des archives en Espagne est calamiteux. Tous les collectifs de victimes demandent un regroupement, un traitement, un accès à ces archives. C’est une question majeure. Mais le thème des réhabilitations morales, de la justice rétroactive est encore plus importante. »

Site de demande d’informations sur les disparus du franquisme

 

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