– Mémoires de dictatures-19-espagne

Confrontation avec l’Espagne d’aujourd’hui partagée entre la mémoire et le déni.

ENTRETIEN DANIELLE ROSENBERG

3ème partie

Révérend Père, Vencio Marcos

« Le gouvernement avait demandé des prêtres volontaires pour la terrible et douloureuse mission d’assister les condamnés à mort à Madrid. Je fus de ces rares volontaires. Et aujourd’hui, je demeure le seul prêtre survivant de ces dernières années. Non de répression, mais de justice. J’ai assisté près de mille condamnés à mort pendant leur dernière nuit et leur exécution. J’ai la sensation très triste de voir que sur mille condamnés à mort, 700 crièrent à l’heure de la mort: « Vive la Russie soviétique ». D’autres: « Vive le communisme, vive le socialisme ». Un seul : « Vive la République » et quelques uns: « Vive le Christ roi ». Ces deux années ont changé ma vie et l’opinion que j’avais des Espagnols. Je n’imaginais pas qu’il y eut des Espagnols ayant totalement perdu leur foi, mais encore décidé à la faire perdre aux autres. Cette expérience m’a servi dans la vie. »

*

En 2004, le gouvernement de Zapatero met en place la Commission inter-ministérielle pour l’étude de la situation des victimes de la guerre civile et du franquisme, sur son importance et sur son fonctionnement.

Danielle Rosenberg :

« De la part des responsables politiques qui arrivent alors au pouvoir dans des conditions un peu étranges, un vote trois jours après les attentats, une majorité socialiste arrive au pouvoir alors que les pronostiques n’étaient pas favorables en sa faveur. C’est le constat, par ces élites socialistes, d’avoir mis entre parenthèse durant la première phase socialiste, celle de Felipe Gonzales, ces exigences d’une partie de la population. C’est symbolisé par la personnalité de Zapatero dont on sait qu’il est le petits-fils d’un capitaine de l’armée républicaine qui a été assassiné un mois après le déclenchement de la guerre civile et qui revendique les valeurs, qui revendique cette filiation, donc on mentionne les valeurs de son grand-père dès le premier discours d’investiture.

« On est alors dans un contexte différent, dans un contexte où on a le sentiment que la démocratie est stabilisée, qu’il n’est pas dangereux d’évoquer les questions en gros, celles qui fâchent, les conflictuelles, mais c’est aussi le sentiment qu’il y a une grande partie de la population qui n’a toujours pas obtenu réparation, ou du moins une réparation morale et qu’au fond, la véritable réconciliation est toujours à venir.

« En fait la société espagnole n’est pas encore foncièrement réconciliée.

« L’annonce de la désignation de cette commission, présidée par la vice-présidente du gouvernement, a soulevé d’immenses espoirs.

« La Droite ne voulait rien savoir, considérant que depuis 2002, depuis la déclaration de condamnation du soulèvement franquiste, la page était tournée et qu’il n’était pas nécessaire de réactiver les anciens conflits.

« Mais l’ensemble des forces démocratiques du pays, de Gauche en tout cas, souhaitait la mise en oeuvre de mesures, autant du point de vue symbolique parce que réelles, avec des exigences qui prenaient une importance considérable. La question des disparus des fosses communes : il faut imaginer que depuis 2000, il y a eu plus de 900 corps exhumés en Espagne, dans diverses régions. Le thème de ces jugements sommaires, de ces gens qui ont été condamnés injustement par les tribunaux militaires, toutes ces différentes catégories de victimes qui ont été peu ou mal prises en compte, ou pas prises en compte, fait qu’il y avait un ensemble de thèmes qui devaient absolument être traités. Après ces immenses espoirs, une loi réparatrice de justice, une loi de récupération de la mémoire historique, était attendue. Et cette commission a été chargée d’auditionner les collectifs de victimes. Elle en a reçu une quarantaine. Elle a longuement travaillé et ses conclusions ont été différées. Cette commission devait arriver devant le Parlement pour y être discutée et déboucher sur une proposition de loi. Mais à chaque fois, les échéances ont été reculées. Un rapport est sorti et les conclusions de cette commission ont été rendues publiques.

« Depuis, on est dans l’attente d’un débat au Parlement mais on ne sait pas très bien si il va avoir lieu ou pas, parce que le contexte d’aujourd’hui est à nouveau très instable. Il y a la question des autonomies, le thème basque en particulier, fait que la situation est extrêmement tendue entre les deux grandes formations politiques et dans ce contexte, il y a des hésitations au niveau des responsables politiques, un doute peut-être aussi, sur leurs possibilités, leurs capacités à obtenir une majorité au Parlement pour mettre en oeuvre cette politique mémoriale promise.

« Ce qui est particulièrement flagrant aujourd’hui, c’est que le mécontentement est général, parce que le parti populaire continue à dire qu’il ne veut pas d’une législation qui réactive le conflit, et du côté des différentes formations de gauche ainsi que des nationalistes, des gouvernements autonomes, il se dit que ce gouvernement ne va pas assez loin.

« Dans les faits, on attend des mesures qui ne viennent pas. »

*

Général Franco, télévision espagnole :

  • Finalement, Excellence, les Espagnols sont-ils si difficiles à gouverner?
  • Non. Au contraire. Nous avons un fort tempérament, ce qui accentue nos qualités. Cela nous rend forts au combat, mais nobles et constants pour servir la paix. En apprenant à se connaître, les Espagnols s’aiment, car ils découvrent leurs trésors de leurs vertus. Il faut donc intensifier les relations humaines. Détruire les barrières et unir les différentes classes. Le reste se fait tout seul. Ces 25 ans de paix le montrent.
  • Excellence, nous vous remercions de nous avoir accorder cet entretien, Nous espérons, pour le bien de l’Espagne, que Dieu continue à vous guider avec justesse.
  • Il nous aide beaucoup. 

*

Que penser d’une nation moderne qui se donne autant de décennies pour interroger ses ombres et ces morts?

Danielle Rosenberg :

« On parle de temps long. En Europe, comme en France, des contextes et des éléments successifs, font que l’on va progressivement prendre en charge des versants oubliés. Par exemple : le thème de la Shoah qui, en France, est un thème brûlant. Le président Mitterrand s’est toujours refusé à accepter la responsabilité de l’Etat, a considéré que l’Etat français est dans la continuité de Vichy et c’est le président Chirac qui a fait le pas.

« A l’heure actuelle, il s’inaugure à Paris, ici et là, des plaques commémoratives concernant la déportation des enfants juifs raflés. Il y a aussi le thème de la colonisation. Donc ces processus prennent énormément de temps.

« Ces thèmes de mémoire, de justice sont très longs à traiter.

« Que faut-il exactement ?!

« Qu’est ce qu’une société qui se réconcilie avec elle-même ?!

« C’est difficile à dire et les contextes différents font que les choses sont plus ou moins possibles. Il y a certainement un premier temps qui est d’arriver à vivre ensemble, que les armes s’arrêtent et construire des institutions démocratiques. C’est ce qu’a fait l’Espagne.

« Il y a aussi d’autres temps successifs d’écriture de l’histoire, d’acceptation de versions un peu différentes de l’histoire qui puissent cohabiter et tout ceci est très long. »

 

Une réflexion sur “– Mémoires de dictatures-19-espagne

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