– Mémoires de dictatures-9-portugal

ENTRETIEN GINETTE LAVIGNE

3ème partie

Ginette Lavigne a réalisé d’autres films documentaires comme «Republica journal du peuple» aux éditions L’Harmattan et «Deux histoires de prison».

Pour commander ces films: lavigne.g@wanadoo.fr

En 1974, le Portugal est un pays de vieux, de femmes et d’enfants. C’est une société qui se délabre complètement. La bourgeoisie et les patrons ne veulent plus du salazarisme. Tout les Portugais sont excédés par ces guerres coloniales. A commencer par les militaires et les états-majors.

Spinola est le chef des armées et traîne de sérieuses casseroles. Il était dans la «Division Azul» pendant la seconde guerre mondiale et a collaboré avec les nazis. C’est un homme d’extrême-droite qui a écrit un livre en 1972-1973 qui prône l’abandon des colonies. Il est en accord avec les mouvements de libération. Il sait que de toute façon, c’est fini, qu’ils vont perdre, que tout est en train de s’épuiser dans ces guerres coloniales et que le pays est exsangue.

Il y a ces capitaines qui sont chefs d’escadrons, de bataillons, de division en Afrique, qui sont en première ligne et, comme il y a un désintérêt des jeunes pour faire l’armée, on propose aux étudiants de faire leur service militaire avec les mêmes grades, les mêmes fonctions que ces hommes, ces capitaines qui eux, sont sortis de l’école militaire. On leur offre «une sorte de prime attractive».

Le MFA est d’abord un mouvement corporatiste et les militaires de carrière disent: «Il n’en est pas question. Ces gars sont incapables. Ils viennent de faire deux ans de fac, ils arrivent, ils prennent nos fonctions et ils ont un salaire comme le nôtre!»

Le mécontentement est général!

Mais le MFA commence peu à peu à réfléchir, à se poser des questions sur ces guerres coloniales et se demander: «Mais qu’est-ce qu’on fait là!» Ils savent qu’ils vont perdre. Ils sont déçus, sans espoirs et sont incapables d’assurer la continuité de la présence portugaise dans ces pays.

Il est vrai qu’en 1974, toutes les nations sont décolonisées, sauf celles du Portugal.

Le MFA se rend compte qu’avec Caetano, il n’arrivera à rien et décide de mettre à bas ce régime.

C’est une vieille tradition que les coups d’Etat au Portugal. Les dernières remontent au milieu des années 20 et cela aurait pu se perdre en route. Mais apparemment, ils ont gardé un certain savoir-faire.

Dans les premières lignes, dans les guerres coloniales, on sait faire. (C’est écrit dans les manuels).

Il y a des signes avant-coureurs. Il y a un mécontentement très grand au Portugal. Il y a des grèves permanentes à l’université, dans les ateliers des usines qui fonctionnent. Il y a, dans la clandestinité, des mouvements très importants, dont un parti communiste très fort et les MRPP maoïstes.

L’Eglise est opposée au gouvernement et aux guerres coloniales bien qu’il y ait des fractions en son sein.

L’Eglise est associée au départ du mouvement salazarisme. En janvier 1973, l’une d’elles, à Lisbonne, a été occupée après la messe de Minuit. Les gens y sont restés, ont occupé l’église puis y ont entamé une grève de la faim.

Toute une série de choses importantes se passe un peu partout. Au point tel qu’un mois avant le 25 avril, José Rebelo, correspondant du «Monde» lorsqu’il vivait à Paris, avait fait un article dans lequel il écrivait qu’il se passait quelque-chose, que ça bouillonnait au Portugal .

(José Rebelo vit actuellement à Lisbonne, mais il a fait partie de ces gens qui avaient quitté le Portugal et qui avaient suivi ce qui s’y passait.)

Otelo de Carvalho et le MFA préparent un mode d’emploi, en prenant compte des forces en présence. Il organise le coup d’Etat. Il prend contact avec les différents correspondants du MFA dans les différents corps d’armées. Lui est dans l’infanterie. Il fait son plan d’opération manuscrit, qui fait 20 pages et qui est conservé actuellement au musée de Coimbra, qu’il appelle: «Virage historique». Ce manuscrit contient des noms de codes, le centre des opérations s’appelle: «Oskar» et c’est un plan assez folklorique quand on le voit maintenant, mais qui a très bien fonctionné.

Un mois avant, on savait qu’il allait se passer quelque-chose. Quelques militaires avaient des contacts dans la société civile. Des contacts qui n’étaient autres que des militants qui ont informé à leur tour. Des gens étaient au courant qu’il allait se passer quelque-chose mais ne savaient ni la date, ni où, ni quand, ni quelle heure, ni comment cela allait se dérouler et quelle allait être la réaction.

Il y avait la Légion, les marines et d’autres groupes fidèles au régime et représentaient suffisamment de forces pro-Salazar. Il aurait pu y avoir un affrontement sur la Place du Commerce avec les blindés et cela aurait pu tourner au bain de sang.

Donc ce sont des militaires qui vont permettre l’instauration d’une démocratie même s’ils ne l’ont pas fait exprès. C’est un coup d’Etat et les historiens le pensent ainsi, bien que beaucoup de gens ne le voient pas de cette façon.

Mais cela fait plaisir de penser que les militaires sont beaux, sont gentils. Otelo était très bien, très beau. Ils avaient tous des cheveux longs et se promenaient avec des fleurs plantées dans le canon de leur fusil. Il y avait quelque-chose de formidable!

Mais ce sont avant tout des soldats qui n’avaient absolument pas conscience de ce qui se passait au Portugal. Ils ne savaient pas ce que c’était. Otelo est un homme qui est né au Mozambique et à ses 18 ans, ses parents l’ont envoyé à l’école militaire de Lisbonne. Quand il en est ressorti, il est reparti en Angola. Il ne sait pas ce qu’est la société civile. Il ne l’a jamais vue!

Après le 25 avril, il s’est retrouvé dans «Le Conseil de la Révolution». C’est une bande de gars qui a un pays à gérer. Le 27-28 avril, alors qu’ils étaient vaguement en réunion, quelqu’un entre dans la salle et dit : «Il y a Alvaro Cunhal qui arrive!»

Otelo dit: «C’est qui Alvaro Cunhal?» Et on lui répond: «Mais tu ne le connais pas? C’est le secrétaire du Parti communiste! Non mais attends, c’est le secrétaire du PC. Ne me dis pas que tu ne sais pas qui c’est! Ne dis pas de conneries!»

L’arrivée d’Alvaro Cunhal est extraordinaire.

L’avion arrive à Lisbonne et tout est filmé; toutes les télés du monde sont là. Alvaro Cunhal est un héros, quelqu’un de mythique qui s’est échappé de la prison et qui est un des grand dirigeant politique communiste. Il est aussi peintre, écrivain, politologue.

Otelo ne connait pas Alvaro Cunhal. Il ne sait pas que les gens s’étaient organisés, que le parti communiste existait, que le pays existait. Et brusquement, il découvre qu’il y avait des gens qui étaient mécontents, mécontents de la manière dont ils vivaient et qui voulaient la liberté syndicale.

 

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