– Mémoires de dictatures-24-grèce

ENTRETIEN AVEC ROVIROS MANTHOULIS

4ème partie

 

Le coup d’Etat des Colonels par Roviros Manthoulis

 

4 avril 1967, «Continent sans visa», reportage de Jean-Claude Tisserand:

 

«Le vendredi 21 avril, Athènes se réveille paralysée, stupéfaite, une attaque l’a foudroyée en plein sommeil. Premiers symptômes, les téléphones sont bloqués. Pas de journaux. L’émetteur des forces armées, le seul qui fonctionne, diffuse inlassablement un communiqué qui dit peu mais qui dit tout. L’armée a pris le pouvoir pour sauver, dit-elle, le pays de la catastrophe. La loi martiale est appliquée, tout est interdit, sauf de se tenir absolument tranquille. L’interdiction de la peine de mort et de la torture sont illégalement levées. Une voix anonyme fait état d’un décret royal signé du président du gouvernement. C’est un faux tactique. Les Colonels l’avoueront par la suite. En effet, M. Papadopoulos, premier ministre, a été arrêté à l’aube ainsi que tous les principaux leaders politiques de la Droite, du Centre et de la Gauche. Le Parlement, le Palais Royal, les ministères, les bureaux de poste, les aéroports, la gare, la radio, tous les centres nerveux sont cernés par l’armée. Même les banques sont gardées. Athènes est coupée de la province et toute la Grèce du reste du monde.

«On s’attend à une explosion de colère du peuple grec, mais les vagues d’arrestations stupéfient tout le monde. La prudence, parfois la peur, prennent le dessus. Le coup est bien monté, minuté même, dans ses moindres détails. Les touristes consignés eux aussi, s’assoient aux terrasses des cafés, devant des tables vides. Aucun doute n’est possible, il n’y a pas un soupçon d’improvisation dans le déroulement des opérations. L’armée applique son dispositif avec l’assurance d’une troupe qui connaît la musique par coeur. Seuls doivent improviser les malheureux étrangers réchappés à l’aéroport, qui débarquent dans une ville dont on ne sait si elle est dépouillante ou morte. Une ville sans trams, sans taxis, sans musées, sans restaurants. Vers midi, les Athéniens venus à pied des banlieues jusque devant le centre, cela en dépit de l’interdiction. Vers midi, ces Athéniens rentrent chez eux. Au carrefour les feux sont éteins. Seuls circulent encore les jeeps, les ambulances et quelques voitures étrangères. La troupe est partout. Il vaut mieux filmer avec discrétion, faute de quoi, la police vous embarque.

«Il est vrai que les gendarmes ont reçu la consigne de ne pas brusquer les étrangers, car la Grèce, quoiqu’il arrive, veut rester le royaume du tourisme. D’ailleurs la police, vexée sans doute d’être encadrée par l’armée, la police a ostensiblement la main molle.

«Plus l’heure avance, plus il se confirme aussi que techniquement, le coup va réussir. On sait, aujourd’hui, que le plan de cette révolution militaire datait de deux ans déjà. Officiellement, il y a eu deux morts, un pour refus d’obéir aux tirs de sommation, une balle perdue.

«Les Colonels qui ont jeté le masque exploitent à fond l’effet de la surprise. Ils annoncent à la population, qu’après le coucher du soleil, on tirera sur les passants. Les rues se vident. Athènes va bientôt s’enfermer dans un silence impressionnant, ponctué par des coups de feu lointains.»

 

Aux Etats-Unis, Truman est président des USA quand la guerre froide commence. Roviros Manthoulis vivait aux USA et peut témoigner que les Etats-Unis avaient peur d’un mouvement de la Gauche dans le pays ou d’une attaque des Soviétiques en Europe et dans le monde. Truman a alors demandé à tous les membres des administrations de signer des papiers prouvant leur loyauté au pays.

C’est exactement ce qui s’est passé en Grèce à la même époque. Tout le monde a dû signer un document où était écrit: «Je ne suis pas communiste, je ne suis pas ça, je suis contre ça.»

Si la personne ne le signait pas, elle était ou emprisonnée, ou ne trouvait pas de travail. Ainsi, l’administration grecque, que ce soit la police, l’armée et tout l’appareil de l’Etat s’est ainsi proclamé anticommuniste. Ils entrent dans toutes les maisons en amenant les fiches de la police. Tous les anciens résistants, les communistes, les hommes politiques et même ceux de Droite qui n’étaient pas avec eux, ont été arrêtés.

On ignore le nombre des arrestations à l’époque, mais officiellement, il est fait mention d’environ 10’000 personnes qui sont parqués dans un stade à Athènes pour partir sur l’île de Glaros. De l’avis de Roviros Manthoulis, il y en a eu beaucoup plus. Dans tous les commissariats de tout le pays, des dissidents sont incarcérés pour quelques jours, puis ont été relâchés. Tous ceux qui pouvait résister ont été arrêtés. Une fois que le gouvernement des colonels est bien installé, ils relâchent certaines personnes et gardent les plus importantes.

 

 

Extrait de: Contre l’oubli, la trace des dictatures.

 

Maria Piniou-Kali, animatrice du centre de réhabilitation des victimes de la torture dans le monde. Elle est aujourd’hui médecin:

«J’ai grandi avec un père derrière les barreaux. Je savais que mon père était à GIaros où il a passé 6 ans, et je n’avais jamais imaginé que je me retrouverais moi aussi, dans cette prison. C’était une histoire bouleversante car mon père m’avait accompagnée jusqu’à Siros, une île en face de Glaros. Et quand on m’a fait monter dans une barque, pour me conduire en face, avec une trentaine d’autres codétenus, je suis devenue une petite fille qui hurlait: «Papa, ne les laisse pas faire, ne les laisse pas!» C’est un souvenir dont je ne me suis jamais, en quelque sorte, débarrassée. C’est donc dans cette île-là que l’on m’a débarquée. Moi je me rappelais bien sûr que mon père avait passé des années à cet endroit. Et j’y suis restée un an. Je ne suis pas partie de là-bas de la même façon que j’y suis arrivée. Ce n’était pas debout, mais allongée sur un brancard. J’étais mourante et ils m’ont emmenée en face, à Siros, puis ensuite à Athènes où ils m’ont libérée et ainsi de ne pas être tenus pour responsables de ma mort. Voilà en quelques mots mon histoire»

 

Pintos Capricios, poête:

«Moi, je suis né, j’étais tout jeune, j’étais enfant, quand c’était la dernière dictature anglaise en 1936. Alors j’ai passé toute ma vie sous une dictature, sous une occupation militaire allemande qui était horrible. Les années de la résistance, la guerre civile, la dictature des Colonels, le régime d’une démocratie surveillée qui était entre la guerre civile et le coup d’Etat des Colonels et tout. Et puis, en 1974, j’ai vu que vraiment nous avions une démocratie occidentale comme disaient certains, d’une manière comme ça à pour la présente, une démocratie. Je crois que dans l’énorme majorité des Grecs, nous voulons surtout éviter les conflits violents. Nous avons toujours cet esprit d’opposition, de contradiction, qui est le propre de la démocratie, d’ailleurs. Parce qu’il n’y a pas de démocratie sans antilogue, sans opposition, mais pas la violence. Je deviens peut-être fatiguant de me répéter souvent, mais pas la violence. L’alarme retentit sur le toit, on te prend et on t’emmène dans la cour. Des petites chapelles, et des îles sans fleurs, dont tu ne te souviendras pas.»

 

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