– Mémoires de dictatures–27-le film

ENTRETIEN AVEC PIERRE BEUCHOT

2ème partie

Faire des commandes pour la télévision, c’est presque une règle.

Jean-Noel Jeanneney et Pierre Beuchot avaient travaillé ensemble sur un film de Léopold Sédar Senghor et ils s’étaient bien entendus. Jeanneney est un historien mais aussi homme politique, un européen très convaincu. Il a contacté Thierry Garrel, de la chaîne Arte, pour faire une monographie sur les dictatures. Il pensait aux trois pays que sont: le Portugal, l’Espagne et la Grèce, mais aussi aux pays de l’Amérique Latine, de l’Afrique, aux ex-pays communistes et désirait faire une série de 8 ou 10 films. Mais Garrel lui suggère de faire un film pour une partie de la planète, le Sud de l’Europe, sur ces trois pays qui avaient des coïncidences géographiques et chronologiques. Ceci avec l’idée, qu’éventuellement, si le film avait quelques succès, une suite pourrait être envisageable pour les pays de l’Est et peut-être pays ceux de l’hémisphère Sud.

Jeanneney et Garrel ont décidé d’appeler Pierre Beuchot que le thème inspirait.

Pierre Beuchot appartient à une génération pour qui la guerre d’Espagne a été un événement sur lequel il a beaucoup étudié et qui l’a bouleversé. Il s’est toujours dit que s’il avait eu l’âge en 1936, il serait allé se battre en Espagne. Surtout l’Espagne. Il a moins ressenti la chute de Salazar ou celle les Colonels grecs.L’Espagne, c’est une histoire de coeur, c’est une guerre affreuse qui a préludé celle qui a suivi, c’est une histoire bouleversante. Et la France, de par sa position géographique, de par son histoire, quelque chose bat toujours en lui et il est choqué de voir une France du Front Populaire. Une force de Gauche n’est pas intervenue pour soutenir ces gens, ceci parce qu’il a appris des choses qu’il ne connaissait pas. Et l’Espagne était pour lui quelque chose de sensible.

Extrait du documentaire: «Contre l’oubli, la trace des dictatures» (2009)

«Dans toute l’Espagne, meurtrie par une terrible guerre civile vieille de 70 ans, on déterre le passé. Dans l’ouest du pays, dans la région connue comme « La Albarizas », à Tudal, le village situé dans la municipalité de Villanueva de la Vera, Cáceres , l’ouverture d’une fosse commune sous les yeux d’une famille. Un événement qui attire la presse nationale et internationale.

  • Les faits ont commencé début septembre 1936. Les Phalangistes ont arrêté plusieurs femmes. Il y avait Florentina Quintana Huertas, qui était ma grand-mère, et une de ses filles. Et Ursula Sanchez Mate. C’est la tombe qu’ils sont en train d’ouvrir et grâce à Bernarda Marcia Hernandez. C’était le 26 septembre. Ils les ont emmenées ici. Il y avait un champ de seigle et ils leur ont demandé de le moissonner. Les Phalangistes se sont mis autour de champ et ils ont tiré jusqu’à ce qu’elles meurent se vidant de leur sang, car ils tiraient de loin. Ensuite, les Phalangistes sont allé chercher les voisins pour les enterrer. C’étaient des agriculteurs et à ce moment-là, ils travaillaient aux champs. Ils les ont obligés à venir les enterrer. Eux, ils disaient qu’ils ne pouvaient pas venir. Il y avait aussi un maçon qui construisait une maison par là. Ils sont venus, ils les ont enterrées. Et comme ma tante Anna était enceinte, le foetus bougeait. Alors, l’homme a dit: «Il y en a une qui vit encore», on lui a répondu: «T’inquiète pas!» Et puis un homme a pris la houe et la frappa à la tête encore, mais en fait, ce qui bougeait, c’était le foetus. Les Phalangistes étaient des gens du village. On a été obligés de coexister avec leurs enfants. Par exemple, ma mère a dû vivre toute sa vie avec eux. Après la guerre, ils sont allés en prison quelques mois, mais après la prison, ils n’ont pas été inquiétés et ils sont revenus. Et elle a dû vivre avec les assassins de sa famille.
  • Et tout le monde savait qui ils étaient.
  • Là, je suis un peu ému. Je vais réaliser un voeu de ma mère. Qu’elles soient enterrées correctement, parce qu’ici, elles sont comme des chiens abandonnés.»

Même si ces dictatures sont sensiblement différentes, elles ont leurs singularités. On parle beaucoup d’identité nationale. Or, ces trois pays ont une identité très forte. Et que chacun, de sa propre nature, a eu la dictature qui était à son image. Il faut tout de même souligner qu’elles ne sont pas survenues à la même époque. La dictature des Colonels grecs est arrivée 40 ans après le début du franquisme et autant que Salazar.

La dictature des Colonels est une dictature du temps de la guerre froide. Mais cela dit, on oublie qu’en Grèce, en 1936, a eu aussi sa dictature. Donc on était dans un temps où les clivages politiques étaient très violents. La France avait le Front Populaire et la Cagoule, il y avait donc une extrême-Droite qui était très active, très importante. Les démocraties en Europe à cette époque étaient rares. On était dans une période douloureuse. Il y avait l’Italie, l’Allemagne et la France y est tombée 4 ans plus tard. Quand la peste brune se répand par l’intermédiaire du système nazi, elle touche des populations déjà convaincues. Les démocraties sont en construction à ce moment-là.

Toutes ces dictatures sont survenues après les tueries de 1914-1918. Toute la perception, toute la sensibilité de l’Europe a basculé après cette guerre. Toute la violence meurtrière a par la suite été non pas acceptée, mais était là.

Ces périodes correspondent au nationalisme qui caractérise la fin du 19e, début du 20e siècle, dont la première guerre mondiale en est pleinement l’application. Le nationalisme était quelque chose qui était très prégnant, très présent. Mais il y avait aussi le communisme. C’était le tronc commun de ces trois dictatures. Même si en Grèce, la dictature des Colonels est survenue plus tardivement, Metaxàs a interdit le parti communiste grec en 1936 et n’a été autorisé qu’en 1982. La Grèce est un cas un peu différent.

Pour ce qui est de l’Espagne de Franco ou du Portugal de Salazar, cela va même au-delà de l’anticommunisme. Pour ce qui est de l’Espagne c’est carrément de l’anti-républicanisme. Tout ce qui était républicain était rouge. L’arrivée de Franco avait été précédée de la répression de 1934, dans les Asturies. A partir de là, s’est mis un plan organisé de la liquidation de tout ce qui était de l’ordre laïc et républicain. Et le coup d’Etat était organisé de longue date, depuis de longues années.

Le Portugal, c’est encore autre chose.

C’est quand même l’Espagne qui remporte la palme des décomptes morbides. Mais tout est relatif. Ce que Pierre Beuchot ne savait pas, et là ce n’est pas la dictature et là qu’il y a des points de divergences de la nature des pays et non des régimes.

Au Portugal, Salazar n’a jamais rétabli la peine de mort. Les Colonels ne l’ont jamais appliquée non plus. L’Espagne, c’est au garrot. Le garrot est un appareil moyenageux. C’est une vis en bois et il y a le malheureux condamné, le visage souvent recouvert. Puis on tourne cette sorte de vis qui l’étrangle. On est effectivement au 12e-13e siècle. Pierre Beuchot imagine qu’à l’Inquisition, c’est comme ça qu’ils pratiquaient. L’Espagne, c’est sanglant. On parle de 300’000 – 400’000 morts. Il a été sur les lieux et entendu des choses, des récits effrayants. La guerre en Espagne est une tuerie épouvantable.

Et l’Espagne, c’est la continuité de ce qu’il y a derrière. Beaucoup d’Espagnols lui disent que ça a continué jusqu’à Franco, qui est mort en novembre 1975, mais en août ou septembre 1975, on exécute les Cinq de Burgos comme terroristes.

Après la mort de Franco, pendant les 2-3 années qui ont suivi, il y a eu des assassinats politiques de l’extrême-droite contre des syndicalistes, contre des opposants, qui relevaient la tête. Il y a cinq avocats qui ont été tués dans un attentat fomenté par l’extrême-droite en 1976 – 1977. A Madrid, une statue est érigée en leurs noms.

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