– Mémoires de dictatures–29-le film

ENTRETIEN AVEC PIERRE BEUCHOT

4ème partie

Extrait du documentaire: «Contre l’oubli, la trace des dictatures» (2009) du réalisateur Pierre Beuchot

Les Espagnols, les Portugais et les Grecs auraient pu nous dire: «Mais de quoi je me mêle!» Pierre Beuchot et Jeanneney vont essayer d’équilibrer les points de vue. Ils ont trouvé des gens qui étaient en désaccord pour équilibrer les propos. Pierre Beuchot se souvient d’un jeune du parti populaire qui lui a tenu le discours suivant: «Foutez-nous la paix avec cette guerre d’Espagne. Franco a gagné, parce que les Républicains avaient tord, point! On ne revient pas là-dessus, le passé c’est le passé, regardons l’avenir!» Et c’est le credo de toutes les forces de Droite espagnoles.

D’autres vont atténuer les choses: «L’une des problématiques que l’on a, c’est de vivre ensemble.»

Mais c’est une idée qui n’est pas seulement espagnole. C’est une idée des Droites. La Droite française après 1940, a dit la même chose: «On passe l’éponge!». En 1972, Georges Pompidou a dit: «Oublions ces temps où les Français ne s’aimaient pas!» La tendance des fronts de Droites et des fronts conservateurs est de refouler le passé.

Une femme espagnole a répondu: «Bon, ben écoutez, en Allemagne, ils ont fait leur propre travail, ils ont plongé dans leur propre boue!» Mais la thématique est différente, les trois dictatures d’Espagne, Portugal et Grèce sont directement liées à des questions de guerres civiles. Ce qui est un cas à part si on considère l’Allemagne nazie qui a poursuivi farouchement ses communistes pour les exterminer. Quand on ouvre les pages sanglantes d’un pays sur le chapitre des guerres civiles, on s’aperçoit que les exemples de réussites sont peu nombreuses.

La Grèce a fait un travail juridique au lendemain de la dictature. Elle a fait envoyé ses Colonels devant les tribunaux.

L’histoire grecque, c’est qu’il s’est passé très peu de temps entre les grèves et la dictature des Colonels. La Grèce a plutôt la mémoire vive de la grève et de la guerre civile. La saignée de la guerre civile en Grèce, c’est effrayant: sur 10 ou 11 millions d’habitants, il y a eu 100-150’000 morts. C’était une guerre civile atroce qui a duré trois ans. De ce fait, elle est quasiment méconnue mais reste profondément ancrée dans la conscience des Grecs. On est vraiment dans un pays où il y a un clivage Droite-Gauche et les ferments des violences sont restés actifs, malgré le passage en justice des Colonels condamnés à la peine de mort. Ils ont été graciés et laissés en prison où ils y meurent encore. Le groupe M17 ne s’est pas satisfait de cette justice et a voulu faire justice lui-même, ce qui a entraîné la mort d’innocents. On les retrouvera en 2002, mais ils ont passé plus de 20 ans dans la clandestinité sans que la police n’arrive à les arrêter.

Les violences de décembre 2008, où la police tue sur un adolescent, n’était pas une première. Il y a une violence inhérente à ce pays qui est probablement liée à guerre civile, mais aussi à tout ce qui a précédé, les coups d’Etat du début du 20ème siècle et la guerre civile qui a été d’une cruauté sans nom.

Extrait du documentaire: «Contre l’oubli, la trace des dictatures» (2009)

«On devrait faire le lien entre le passé et le présent. Nous, les étudiants, de notre côté, on veut poser des questions. En tant que jeunes, nous voulons prendre en main, avec le reste de la société, nous voulons reprendre le flambeau. Nous voulons poursuivre le combat pour les questions d’aujourd’hui.

  • D’un autre côté, je pense que nous devrions être sincères face à la société. Face à la grande majorité des gens. Une commémoration renfermée sur elle-même et les étagères sombres et poussiéreuses de l’histoire ne dit rien à personne. A notre avis, Polytechnique devrait descendre de leurs étagères et redevenir une source d’inspiration pour les travailleurs, les étudiants et tous les jeunes d’aujourd’hui.
  • Le vrai danger vient du côté d’une sorte d’apathie qui progresse dans la société. Les jeunes gens devraient constituer une source d’inspiration et un exemple de lutte et de protestations. J’espère que l’oubli ne l’emportera pas.»

Apathie! Une grande partie de la jeunesse parait tout-à-fait indifférente à cette question. Il n’y a plus de pathos, il n’y a plus de sentiment. Il y a bien quelques jeunes politisés, qui ont une conscience politique, mais c’est très clivé. Dans cet extrait, ce sont quatre jeunes autour d’une table, trois garçons une fille, et il y a tous les autres qui ne sont pas présents, si ce n’est dans la bouche des gens qui témoignent et qui disent, ainsi que dans les autres pays: «Mais les jeunes gens s’en fichent comme de l’an 40 de tout ça!»

Il n’y a pas que ces quatre étudiants. Chaque année, on fête de la fin de la dictature des Colonels et le soulèvement des étudiants de l’Université Polytechnique d’Athènes contre le régime.

En 1973, les colonels ont perdu les pédales et ont réprimés sauvagement les étudiants de Polytechnique. Une trentaine de personnes ont trouvé la mort, y compris des enfants, des innocents, des gens dans la rue, car autour de ce soulèvement des étudiants, s’était agglomérée la population d’Athènes. Depuis, c’est devenu non pas la journée nationale, mais la journée commémorative qui est très suivie par une jeunesse d’extrême-Gauche.

En Grèce, il y a toujours ce problème spécifique. Il y avait deux partis communistes après la guerre civile: le parti communiste de l’intérieur et celui de l’extérieur, c’est-à-dire celui qui a quitté la Grèce, et celui qui est entré dans la clandestinité. Cette Grèce où il y a eu des prisons, et celle où 150-200’000 Grecs ont fui leur pays pour se réfugier en Russie, en Hongrie, en Tchécoslovaquie qui étaient encore communistes. Puis il y a celle qui est restée sur place. Ils ont évolué et sont devenus un parti qui est à la Gauche du parti socialiste, le PASOK, une sorte de néo-communisme à l’italienne. Le 17 novembre, toutes les forces de Gauche communiste, les anarchistes, l’extrême-Gauche descendent dans la rue et cette manifestation se termine en général par des bagarres sanglantes devant l’ambassade des Etats-Unis. Les Grecs ont un très mauvais souvenir des Alliés. D’abord de l’Etat et des USA ensuite. Il ne faut pas oublier que ce sont les Américains qui ont porté les Colonels au pouvoir, à l’époque de la guerre froide, où l’on craignait qu’un gouvernement de gauche grec ne fasse basculer le pays dans le communisme. Et la jeunesse n’est pas indifférente à cela.

Pour ce qui est des Espagnols, il y a des souvenirs qui se transmettent de générations en générations. Zapatero a initié cette loi sur les événements historiques, car la société civile voulait cette loi. C’est très contrasté, en Espagne. Une autre partie de la population espagnole ne la réclame pas. Pour Aznar c’était: «On ne refait pas l’histoire!» et il a raison. En Espagne, ce que les Espagnols veulent, c’est une reconnaissance, sinon des crimes, au moins que les grands-parents et des parents pour certains, ne finissent pas dans les fosses communes. Ils ne veulent pas changer le cours de l’histoire. Ils veulent que l’histoire de leur tragédie soit reconnue.

 

Les autres épisodes se trouvent sur Dailymotion

Sources: « histoire vivante » RSR la 1ère


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