– histoire de la télévision – 4 – vue d’un programmateur/3

Le point de vue d’un spécialiste en programmation – 3

Laurent Fonnet fait de la télé depuis 20 ans et se souvient de toute la polémique à France-Télévision: depuis 5janvier 2009, il n’y avait plus de publicités à partir de 20h00. Cette polémique tournait autour des grandes émissions qui commençaient à 20h35. « Mais comment les gens vont-ils être disponibles?! Les courbes d’audience montrent que ce n’est pas possible car les gens ne peuvent pas être présents avant 20h55, après qu’ils aient fait la vaisselle ». On avait omis qu’en France, on avait créé un tel tunnel de publicités que le public avait oublié qu’historiquement, les programmes étaient à 20h30 et s’était organisé en conséquence.

Le travail du programmateur est de créer des rendez-vous, d’accompagner le public tout au long de la journée et ce public a besoin de stabilité pour organiser sa vie en conséquence.

Les cases horaires sont des moments de vie qu’il ne faut pas prendre isolément. Ce qui se passe entre 17h30-18h30 est aussi important que ce qui va se passer après.

Autrement dit, c’est toute une chaîne qu’il faut réaliser. C’est un tout. Il faut penser qu’une grille est un patchwork d’émissions.

Les régies publicitaires disent « il me faut des écrans sur les 4-10 ans, des écrans pour les moins de 25 ans, des écrans pour les moins de 50 ans, et donc avec ça tu te débrouilles » et c’est important. Une chaîne est un tout et aujourd’hui, comme elles sont nombreuses, le public a une perception des programmes des autres chaînes. Le programmateur doit considérer sa chaîne comme une marque, comme tout produit, et cette marque doit avoir ses valeurs et son identité.

Il est donc fondamental de définir, dès le début, qui est le public-cible, quel est son public de référence et qui sera la colonne vertébrale autour de laquelle le programmateur y bâtit sa grille. Puis, à travers les émissions et leur potentiel d’attractivité, attirera des publics connexes. Mais il ne peut pas faire venir des téléspectateurs qui ne viennent jamais sur sa chaîne.

Dès lors, il doit avoir ses références et doit savoir se concentrer sur son public.

On est bel et bien devant une technique, devant des concepts complexes, comme le « hamaking »

qui veut dire « hamac » en anglais. Ce sont des émissions fortes identifiées par le public.

TMC fait de très jolis scores avec « Navarro » ou avec « Femmes d’honneur » le vendredi et le samedi. Ce sont des programmes forts, déjà installés, que le public connaît bien et qu’il a l’habitude de regarder. Puis il y a de nouvelles émissions dont le programmateur va organiser la rencontre avec le public.

Le « hamaking » est de mettre une nouvelle émission entre les deux piliers du hamac, qui sont les deux programmes forts, en espérant que le public va la regarder, la trouver intéressante et, lorsqu’il aura pris l’habitude de la regarder, qu’il aura confirmé que ce programme l’intéresse, ce programme va devenir lui-même un pilier de hamac et servir pour un autre « hamaking ».

L’autre règle est le « leading », c’est-à-dire un programme qui en entraîne un autre.

Le programmateur a des téléspectateurs sont sur un programme fort et il va utiliser le « leading », petit texte déroulant au bas de l’écran et qui va inciter le public en envoyant le message suivant: « La suite, ne manquez pas… », subjectivement « Une émission intéressante va suivre, ne quittez pas…».

C’est ce qu’a fait TFI, avec « Secret Story ». Les premières saisons, TF1 n’était pas sûre que le public viendrait en 2ème partie de soirée. Elle a donc mis deux épisodes des « Experts » de façon qu’un nombre important de téléspectateurs restent sur la chaîne.

En ce qui concerne la dérive de la télévision, lorsque l’on voit les demandes du public et en particulier la télé-réalité, l’un des avantages est que ça demande un million, un million et demi par semaine, donc c’est extrêmement normé.

On prend goût à la télé-réalité et c’est un élément spécifique dans la télévision d’aujourd’hui. Si on considère que la télé-réalité est de montrer des gens ordinaires, elle a toujours existé.

Fin 1990, début 2000, les moyens techniques mis en jeu et les expériences scientifiques menées à l’époque, ont amené un certain nombre de producteurs à avoir des idées qui n’ont jamais été tentées. Dans un premier temps, la télé-réalité restait un jeu avec avec des candidats et un phénomène d’élimination.

Par exemple, « Star Academy » met en scène des candidats qui n’ont jamais participé à ces émissions. Ils vivent des choses qu’ils n’ont jamais vécues et ont une réaction spontanée, ce qu’attend et veut voir le public qui fait lui-même un transfert, se disant :  « Ben tiens, comment j’aurais réagi par rapport à ça », ou « Qu’est ce que j’aurais fait». La spontanéité de la réaction du candidat est fondamentale pour que le public vive la qualité de cette spontanéité.

La deuxième saison, les candidats sont moins naifs, moins « frais » et la production est obligée de leur faire vivre des événements auxquels ils ne se sont pas préparés, de façon à retrouver une certaine sincérité et une certaine spontanéité.

Finalement, de saison en saison, les candidats des 3ème, 4ème et 5ème saisons de « Star Academy » étaient bien coachés par des écoles de préparation: le casting de « Star Academy ». On était dans un phénomène où la spontanéité avait totalement disparu. On avait des candidats qui sont des devenus de quasi professionnels avec des histoires de plus en plus compliquées, toujours dans le but d’obtenir sincérité et spontanéité.

Laurent Fonnet se rappelle avoir dit que la télé-réalité porte en elle les gênes d’une mort annoncée.

On observe à l’expérience qu’il y a encore des télé-réalités qui fonctionnent bien et beaucoup ont disparu. Lorsqu’il y a un nouveau format et qu’il est bien produit, il va bien fonctionner parce qu’il y a l’effet nouveauté. En revanche, beaucoup de formats ne tiennent pas la deuxième saison, parce que le public n’a plus de surprises et que le phénomène tourne un peu en rond.

« Koh Lantha » demeure très bien car les conditions sont tellement dures que les candidats, même si on peut douter de la sincérité de certains, finissent par avoir des réactions spontanées.

Il y a aussi des programmes, comme « des télé-crochets », qui tient plus de la variété qu’une émission de télé-réalité.

Dans « L’amour est dans le pré », les candidats restent sincères. Ce sont des gens qui attendent de l’affection et qui oublient les caméras. Ils sont sincères dans leurs démarches et que c’est aujourd’hui, le caractère le plus important de la réussite pour un programme de télé-réalité.

A propos des programmes tels qu’on peut voir en Grande-Bretagne, il y a des formes de télé-réalités dans lesquelles on découpe des cadavres et il est difficile de ne pas se poser des questions.

L.Fonnet n’est pas sûr que le public adhère à ça.

D’ailleurs, le monde de la télévision et le monde de la production sont des professionnels qui ont tendance à considérer que les gens sont moins intelligents qu’ils ne le sont.

L.Fonnet est très confiant parce qu’il pense que le public est intelligent et le prouve tous les jours en ne se laissant pas berner par un certain nombre de choses.

Il pense qu’aujourd’hui, on est effectivement dans une inflation de certains formats, mais ce n’est pas le grand public. C’est comme: « le sexe et la violence, ça marche toujours», si c’était vrai, il n’y aurait quasiment que ça sur des chaînes commerciales qui sont fiancées par la publicité. À un moment donné, quand le public est mal à l’aise par rapport aux images montrées, il n’adhère pas.

Dans l’annexe 2 du livre :« La programmation de la télévision à l’ère numérique », on peut lire qu’un nombre de chanteurs est nécessaire à la production de l’émission de variété diffusé à un rythme hebdomadaire. Dans le dernier paragraphe: « Si il y a plusieurs émissions de variété la même semaine, les besoins ne sont pas vraiment multipliés par le nombre d’émissions, car un chanteur vedette dans l’une de ces émissions peut être invité dans l’autre, mais ne peut pas être vedette la même semaine dans les deux émissions. Nous pouvons accepter un taux de recouvrement de 50%, deux émissions de variétés de 100 minutes hebdomadaires parce que la télévision nécessite 104 multiplié par 1,5, soit 156 chanteurs, mais toujours 52, mais toujours en premier plan et trois émissions : 104 multiplié par 1,5, multiplié par 1,5 soit 234 artistes. » Tout rentre en équations!

En fait, Laurent Fonnet est allé aussi loin pour montrer que finalement, les choses ne sont pas faites par hasard. On dit qu’il n’y a plus d’émission de variétés à la télévision. Il a voulu montrer qu’il a y avait une bonne raison mathématique à cela. On est confronté à un besoin, c’est-à-dire: « Comment fait-on pour qu’il y ait encore des variétés, des chanteurs, pour avoir des émissions afin qu’ils puissent rencontrer le public ». Derrière la multiplication des chaînes, les émissions se confrontent. On ne peut pas décréter le spontané ou la génération spontanée de chanteurs n’existe pas. De jeunes chanteurs ont envie de raconter leur histoire et on ne peut pas nier qu’ils accompagnent la télévision.

Ce livre « La programmation de la télévision à l’ère numérique», édition Dixit, est très intéressant à lire pour comprendre quelle est l’armature intellectuelle de toute la programmation de la télévision.

La transmission du savoir dans l’audiovisuel

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