– histoire de la télévision – 10 – vente: acte I B

La mort de l’Office de la Radio Télévision Française (ORTF)

 

Télé-journal. Interview du président de la République: François Mitterrand.

Monsieur le président , en changeant complètement de registre, pourquoi vous avez donné le feu vert aux télévisions privées ? Est-ce que vous en attendez un bénéfice politique sur le terrain de liberté ?

  • Vous pouvez toujours soupçonner, je ne sais quel intérêt politique. J’ai déjà donné là.
  • C’est un noble terrain.
  • Oui c’est un noble terrain, c’est une bonne décision. Mais j’ai déjà donné la liberté aux radios, ensuite c’est la haute autorité, qui a géré, d’ailleurs fort intelligemment et courageusement, ce domaine des radios privées et j’espère que pour la suivante, cela se verra demain. Mais il n’est pas sérieux de croire que le problème se pose dans les mêmes termes. Parce que les radios disposent de beaucoup de canaux, de beaucoup de moyens de diffusion. Nous en avons autorisé, je dis nous, mais ce n’est pas moi, hein ! Mais c’est la « Haute Instance de l’Autorité » les instances qualifiées pour ça. C’est environ un millier de radios privées en France. Un millier ! Pour les télévisions, c’est un problème physique. Il faut de la place, et dans l’espace, les ondes, ces ondes-là qui sont porteuses d’images et de sons se bousculent. Il n’y a pas beaucoup de place. Bon, c’est comme si on donnait une liberté. On donne une liberté de circuler rue de Vaugirard. Toutes les voitures qui veulent passer par rue de Vaugirard, passent par rue de Vaugirard.
  • Elle est à sens unique!
  • C’est encore plus simple pour mon raisonnement. Mais il ne peut pas passer rue de Vaugirard! Combien de voitures peuvent passer à la fois? Je ne sais pas, j’en ai pas fait l’expérience, mais disons 4-5 ça doit bien suffire.
  • Les gros camions?
  • Les gros camions.
  • Quels critères, les camions justement?
  • Alors, premier paramètre très important, et que les téléspectateurs comprennent bien qu’on ne peut pas avoir des télévisions partout, parce qu’il n’y a pas la place, dans l’espace, pour les sons et les images à la fois. J’emploie une expression un peu grossière, mais pour me faire comprendre. Alors il faut donc que ce soit libre. Et il faut qu’il y ait, comme toutes libertés d’ailleurs, une réglementation, une organisation qui fasse que la liberté ne tue pas la liberté. Si vous avez 40 voitures qui veulent avancer de front route de rue de Vaugirard, vous verrez ce qui arrivera. C’est que personne ne passera. Alors quels critères? Ça ce n’est pas à moi de vous le dire. Il va y avoir un rapport d’ailleurs, celui de Monsieur Autin d’ailleurs, qui a été pressenti par le 1er ministre. Et puis il y aura la « Haute Autorité » qui vont travailler d’ailleurs de concert, et qui vont bien s’entendre, je l’espère, pour définir à la fois les libertés. Et puis il va y avoir encore des chaînes de service publique. Il y aura d’autres chaînes, des chaînes verticales, c’est-à-dire de grandes chaînes nationales qui passeront des amendements avec des chaînes locales. Je crois qu’en France, il doit y avoir de la place pour 80-85 chaînes locales.
  • Ça peut n’être qu’anarchie?!
  • Ça peut n’être qu’anarchie! Il faut empêcher l’anarchie! Mais cela dépend du rapport de Monsieur Autin, d’où l’importance de la grande autorité.
  • Mais quand même, Monsieur le Président, parmi les nombreux…
  • C’est quand même un grand progrès! Qu’on me reproche à la fois, le fait qu’il n’y aurait pas de libertés pour l’expression télévisée que d’autre part ça risque d’être l’anarchie! On ne peut pas me reprocher les deux à la fois!
  • Mais parmi les très nombreux candidats à ces nouvelles télévisions, il y a bien sûr Robert Hersand. Alors votre changement a tenté, sans succès, dans le passé récent, de juguler son empire de presse. Est-ce que ses ambitions…
  • Madame !
  • ses ambitions audio-visuelles
  • Madame !
  • Risque de poser de gros problèmes ?
  • Madame, je vous en prie ! Le Général De Gaulle, en 1944, a fait adopter une ordonnance qui est décidée, qui ne pouvait pas y avoir d’empire de presse. Et qui organisait ce qu’on appelait « une transparence ». Or qui dirigeait et quels capitaux faisaient marcher un journal? Cette ordonnance a d’abord été mal appliquée et puis pas appliquée du tout. Mais ça part, ça, du « Conseil National de Résistance » et du Général De Gaulle. Nous avons eu, en effet, le gouvernement de Monsieur Mauroy qui a voulu une loi qui ressemblât à celle-là. Beaucoup plus petite, beaucoup plus timide. Bon, celle-là n’était pas une loi contre une personne. Mais comment imaginer qu’une seule personne, une seule et un seul compte d’intérêt, pourrait posséder 18-20-25% de la presse française. Ce ne serait pas tout-à-fait une affaire de liberté!
  • La même chose s’appliquerait à l’audio-visuel?
  • Cela concerne l’audio-visuel, évidemment. Pour l’audio-visuel, il existe une loi américaine. Je la cite pour mémoire, je ne veux pas que vous me parliez de ça, de cette façon du moins, des décisions américaines qui interdisent les journaux écrits de posséder une ou plus deux, qui limitent la presse écrite à posséder des postes de télévisions. Il y aura des regroupements. Je crois que c’est bien que le Gouvernement français s’inspire de cette loi.
  • Mais ça ne risque pas de desservir la presse écrite?
  • Mais ce n’est pas, ce n’est pas untel qui est visé! C’est là qu’on mélange toujours les problèmes personnels. C’est un problème de ne pas abuser de la liberté d’expression, de faire que la liberté soit un maximum garantie par la loi.
  • Mais est-ce que vous ne craignez pas l’effet boomrang. Vous ouvrez les vannes, vous accordez plus de liberté, il y a des candidats politiques ou puissants. Si l’autorisation leur est refusée, ils crieront : ah la totale…
  • Ce risque est évident.
  • Ça c’est passé pour les radios d’ailleurs!
  • Interdisez la liberté, vous êtes accusé de tyrannie! Accordez cette liberté, vous êtes accusé d’anarchie! Et j’essaierai, avec le maximum de bon sens, avec vous, si vous voulez bien, être de la partie ou bien d’autres. On essaiera d’avancer entre les deux périls. Oui à la liberté, mais à une liberté raisonnable qui ne tue pas la liberté!
  • Et dans ce bouleversement, quand même, Monsieur le Président, est-ce que vous auriez l’intention de privatiser, soit TF1, soit Antenne2, soit FR3 ?
  • Non pas du tout. Il faut préserver le service publique.
  • En l’état ?
  • Il faut préserver, en l’état. Ce n’est pas moi qui déciderait de ça. Il existe des gens qualifiés. Le Gouvernement a assez de ses responsabilités. Le rôle du 1er ministre est de déterminer et de conduire la politique de la France. Mais pas de, « donnez-moi un client, je vous la donne ». Il faut préserver le service publique qui est quand même la meilleure garantie de la qualité.

Mitterrand a décidé tout seul, contre une partie de ses ministres. Mais un an plus tard, les socialistes subissent une défaite cuisante aux élections législatives. C’est la première cohabitation. A moins que Mitterrand ait également envisagé cette hypothèse du partage du pouvoir, il a décidé de forcer le passage en annonçant la création de deux nouvelles chaînes de télévision. La droite vise la privatisation. C’est donc une course de vitesse politique.

Office de radiodiffusion télévision française

L’ORTF

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