– Histoire de la TV – 24 – Vouillamoz2

Raymond Vouillamoz: partie 2

Point de vue d’un Suisse sur la concurrence française.


Jacques Mouriquand: «On est un an avant sa disparition.»

Raymond Vouillamoz: «On est un an avant sa disparition, exactement! Et j’ai passé cette année-là, extraordinaire, parce que j’étais très proche. J’étais un des membres de la direction puisque je m’occupais de la fiction et j’avais pour mission de produire 50 téléfilms dans l’année. Ce que j’ai fait.

C’était des téléfilms dont la plupart étaient diffusés par M6 qui les avait rachetés. Plutôt un bon signe pour moi!

Et puis j’ai vécu, moi qui venait de la TSR avec son petit train de vie, j’ai vécu la grande vie, avec voiture avec chauffeur, avec voyage en 1ère classe. Et je me disais «Non mais c’est incroyable! Ils vont contre le mur et ils ne s’en rendent pas compte». Ça me sidérait!

Nous allions même, une fois par mois, à Milan, en avion privé, pour rencontrer Berlusconi, et discuter avec lui des programmes à venir. Dans sa villa extraordinaire, face-à-face, les responsables de la Cinq italienne et de l’autre côté les responsables de la Cinq française. Et il y avait une sorte d’atmosphère très étrange, très particulière et un jour, il y avait un déjeuner. Et à la fin du déjeuner, arrive, derrière chaque convive, un maître d’hôtel, avec un paquet long d’environ 60 cm.»

Jacques Mouriquand: «Ça pouvait être un Magnum.. (rires)»

Raymond Vouillamoz: «C’est absolument ce que je me suis dit: «On est dans un traquenard, et on va se faire tous descendre!» (rires). Puis en réalité, c’était une coupe à champagne tulipe que j’ai encore, avec notre nom, etc…

Mais c’est dire que l’atmosphère était assez étrange dans ces moments-là. Et en même temps, Berlusconi était un être d’une très grande intelligence, avec une connaissance très très fine de ce qu’est la télévision. En face de lui, Lagardère, le père, qui n’y connaissait pas grand-chose et qui était complètement ébloui par les connaissances de Berlusconi.

C’était une expérience était d’autant plus extraordinaire quand tout-à-coup, au mois de novembre, on nous a annoncé que nous étions en faillite et qu’on allait cesser d’émettre au courant du printemps suivant.

J’avais 25-30 ans de carrière dans le service publique. Et tout-à-coup, je me suis dit «Tu vas te retrouver au chômage!» Et ça été quelque chose qui m’a délivré. Parce que je me suis dis: «Tiens, tu es dans la vraie vie et tu n’es pas protégé! Tu es là, sur ta vraie valeur!» Parce que quand on travaille comme ça, dans un service publique des dernières et des décennies, on se demande parfois où on se situe par rapport à la compétition internationale.

Tandis que là, j’étais sur le marché et ça ne m’a pas du tout angoissé d’être au chômage. Pourtant j’avais des enfants à élever etc… Ça m’a donné… au contraire, ça m’a presque rendu joyeux en me disant: «Ben cette fois, tu vas voir enfin ce que tu vaux!» C’était très étrange! (songeur)»

Jacques Mouriquand: «Vous avez mentionné une caractéristique d’un milieu dispendieux. Cela dit, quand on est dedans et qu’on sait qu’il y a des réserves financières, est-ce qu’on dit: «On va forcément dans le mur ou ça peut-être marcher? Qui sait, après tout!»»

Raymond Vouillamoz: «Non, mais moi, je connaissais la force de frappe de TF1.Et je sentais chez mes camarades qui dirigeaient la Cinq, de mon point de vue de Suisse, une sorte de naïveté. Parce que ce qui caractérisait la télévision française à cette époque-là, pour ses dirigeants aussi, c’était une méconnaissance de ce qu’est la concurrence.

En Suisse, on a dû très tôt se coltiner la concurrence française. Parce que la Suisse romande était câblée très tôt, alors que la France n’était pas du tout câblée. Il n’y avait pas de satellites. Enfin, il y avait que les satellites pour la communication, mais pas pour la télévision. Et que la majorité des Français recevaient 5 ou 6 chaînes, pas plus! Donc autant les services publiques français que les privés comme TF1, qui était le seul grand service privé de l’époque, vivaient d’une sorte de rente, sans prendre conscience du problème. Et les audiences variaient très très peu d’une année à l’autre vu qu’il n’y avait pas de vraie concurrence!

Et moi, je savais ce qu’était la concurrence! Parce que je m’étais battu pour ces chaînes-là qui avaient plus d’argent que la TSR! Et que je voyais que la méthode de la Cinq était une méthode que je trouvais naïve pour aller concurrencer TF1! Je pensais qu’avant de concurrencer TF1, il fallait s’installer. Ce qu’avait fait très intelligemment M6.»

Jacques Mouriquand: «Une main mise de la production de M6.»

Raymond Vouillamoz: «Voilà! C’est-à-dire que la Cinq, cette nouvelle Cinq de Hachette, est née sous de mauvais hospices. Parce que non seulement Berlusconi s’était retiré de la direction opérationnelle, mais avait laissé un catalogue de films complètement pourri qu’il avait surévalué. Et mon camarade, le directeur des programmes, était obligé de les programmer. C’était des films qui n’avaient aucune valeur marchande. Par conséquent, les gens n’aimaient pas les voir. Donc, on était déjà plombé au départ!»

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :