– « La télé a cassé la politique » selon Michel Rocard

On m’a soufflé ce texte de l’ex-ministre Michel Rocard et je le poste-là, en attendant que je retrouve le lien.

FRANCE

Politique: « La télé a cassé la politique » selon Michel Rocard

Pour l’ex-Premier ministre, le petit écran appauvrit le débat public. Il explique à L’EXPRESS ce qu’il reproche aux médias et à la télévision en particulier.

Le couple politique-médias n’en finit plus de faire des étincelles. Quelle responsabilité porte la télévision dans la fracture qui se creuse aujourd’hui entre journalistes et responsables politiques, alors que, d’Arnaud Montebourg à Bernard Tapie, en passant par Jean-Luc Mélenchon, les critiques se multiplient?

Théoricien de la communication, l’Américain Neil Postman, qui dirigea le département culture et communication de l’université de New York, publiait en 1985 un ouvrage de référence – Se distraire à en mourir – dans lequel il se livrait à un réquisitoire en règle contre la télévision, accusée de formater la société et de décerveler les citoyens.

Edité en France pour la première fois (Ed. Nova), cet ouvrage contient une préface signée de Michel Rocard.

L’ex-Premier ministre y jette un regard cruel sur les médias en général et sur le petit écran en particulier, accusés, au nom du sensationnalisme et d’une approche exclusivement commerciale de l’information, de réduire le discours politique à sa plus simple expression. Pour l’Express, Michel Rocard va plus loin.

Neil Postman explique que le petit écran ne serait qu’une vaste entreprise de divertissement dans laquelle les politiques iraient se fourvoyer. Et vous ajoutez que la télévision « casse le travail des politiques ». En quoi ce média serait-il destructeur?

De beaucoup de manières. Les contraintes économiques de ce média qu’est la télévision – cet instrument devant lequel les Français campent en moyenne trois heures par jour, il faut le rappeler – sont telles que l’on ne peut pas y diffuser de l’explication, de l’analyse, de la statistique et du raisonnement à moyen ou long terme: considérant que c’est la condition absolue pour ne pas perdre d’audience, les professionnels de ce secteur ont choisi de privilégier le spectacle et l’affectif au détriment du fond.

Amplification de l’effet d’annonce, raccourcis de l’information, diffusion de toute décision sans mise en perspective ni rappel du contexte: le petit écran a entériné la disparition du temps long.

Pas seulement à l’intérieur même des journaux d’information, de 13 heures ou de 20 heures, mais sur l’ensemble des grilles de programmes des chaînes.

Je ne me souviens pas d’avoir vu jusqu’ici à la télévision la moindre attention portée sur un sujet qui aille au-delà de la prochaine échéance électorale!

Or, on le sait, en politique, tout ce que l’on met en chantier produit ses premiers effets au minimum dans les dix ans qui viennent, et en tous les cas pas avant les deux ou trois ans qui suivent la mise en place de ladite mesure.

Cette disparition du long terme à la télévision est d’autant plus terrible qu’intervient le regard enfantin: les journaux d’information induisent les questions que les plus jeunes, dont le regard sur la société est formaté par le petit écran, sont amenés à poser à l’école.

La télévision souffre d’un autre mal profond, dites-vous, le refus de la complexité.

Dès que vous avez un entrelacs d’arguments ou de faits rassemblés pour comprendre un événement ou une simple information qui nécessiterait un début d’explication, c’est impossible: les acteurs de la télévision vous affirment qu’un tel exercice d’approfondissement suppose une attention toute particulière qu’aucun téléspectateur n’est en mesure, selon eux, de soutenir.

Faire court est devenu la règle

Au motif que nous formerions une nation inepte et incapable de réflexion? C’est consternant. Elle est loin, l’époque où le fondateur du Temps donnait pour seule consigne à ses journalistes: « Faites emmerdant! »

J’ajoute à cela – c’est mon dernier point – que ce refus de la complexité, que cette schématisation à l’extrême de l’information mènent inévitablement à un appauvrissement de la langue, qui perd de ses nuances et de sa richesse.

Les journalistes vont au plus parlant, avec un vocabulaire réduit au strict minimum: faire court est devenu la règle. Je me souviens d’avoir rencontré un jour une journaliste d’une grande radio qui m’avait donné une minute trente chrono pour développer ce qu’elle appelait mon « projet de société« : j’avais ostensiblement tourné les talons…

Ce vocabulaire minimaliste, les politiques l’ont également adopté?

Oui, et par la faute de journalistes, qui ont bouleversé tous les codes de notre métier: la politique dans les médias n’y est plus traitée que sous la forme du combat permanent que se livrent les ambitions conflictuelles.

La pente est générale: on charge sur les individus, on personnalise le discours et on oublie les institutions. Jamais vous ne verrez une chaîne reprendre la déclaration d’un parti politique, elle préférera un bout de commentaire ou la petite phrase de tel ou tel responsable de parti, même de second plan.

La vie politique se résume pour la télévision et la presse à une joute de gladiateurs

Si bien que la vie politique dans notre pays se résume pour la télévision et la presse à une joute de gladiateurs. Tout cela oblige les responsables de parti à se référer exclusivement à la compétition permanente qui les oppose et que mettent en exergue les chaînes, avec une gourmandise coupable.

La politique est devenue ainsi l’un des piliers de l’entertainment, un spectacle qui voit des responsables de premier plan condamnés à jouer de leur charisme ou à donner aux médias un peu de leur vie privée, quand ils devraient se borner à expliquer aux Français pourquoi nous sommes en pleine crise financière.

Même la presse écrite, qui aurait pu se distinguer et prendre le contre-pied de la télévision, joue à fond la personnalisation au détriment des idées.

Souvenons-nous de l’homme de presse américain William Randolph Hearst, qui, dans les années 1920, en réponse à l’un de ses reporters envoyé à La Havane et se plaignant de n’avoir rien à se mettre sous la dent – ni histoires ni conflits, se lamentait-il – lui avait adressé ce message, par télex: « Vous ordonne de rester. Fournissez les récits, je fournirai la guerre. » Cette phrase mémorable sonna le début du décrochage de la presse écrite vers le règne de la marchandise et de la vente à tout prix. Quatre-vingt-dix ans plus tard, rien n’a changé, tout a empiré.

Mais, si le discours politique vous semble galvaudé, c’est d’abord parce que les politiques ont capitulé en acceptant de se caricaturer à coups de formules réductrices. De celles qui font le « buzz« , comme on dit…

Naturellement. Seulement, le choix qui leur est offert est mince: ou bien ils acceptent d’en passer par les fourches Caudines et les règles de la télévision, ou bien ils disparaissent!

Ce système a été poussé si loin qu’il n’y a même plus de débat interne au sein de nos partis politiques. Tout est sur la place publique, tout n’est plus que spectacle.

Tout est sur la place publique, tout n’est plus que spectacle.

Nous sommes devenus le tiers obligé d’une profession qui dicte ses règles. Je me souviens que, licencié de mes fonctions de Premier ministre le 15 mai 1991, j’avais entendu un matin Jacques Chirac expliquer sur les antennes que Michel Rocard avait « vidé les caisses de l’Etat« .

Mon sang n’avait fait qu’un tour et dans la foulée j’avais reçu, cela n’étonnera personne, une quarantaine de demandes d’interview. Terrorisée, mon assistante m’avait dit, « Monsieur, qu’est-ce qu’on fait? » Je lui avais fait répondre: « J’irai partout à la condition que la direction de la chaîne ou du journal en question accepte de donner les chiffres exacts du déficit public« , tels qu’ils étaient alors publiés au Journal officiel, chiffres qui montraient que j’avais à l’époque réduit ce fameux déficit de 45 milliards de francs. Aucun média n’a accepté de publier mon bilan.

Péché par omission, paresse collective?

Non, pur réflexe marchand. L’argument de vente étant le conflit, la publication de ces chiffres réduisait à néant ma confrontation avec Chirac et n’avait du coup plus d’intérêt pour des médias qui ne peuvent vendre que du drame.

Voyant que personne ne prenait à bras-le-corps un sujet qui devenait à leurs yeux ennuyeux à en mourir, je me suis retiré sur mes terres et n’ai jamais apporté le moindre démenti aux allégations de Jacques Chirac!

« Faire emmerdant« , dites-vous. En faisant du Rocard toute votre vie, au risque d’en être parfois inaudible, n’avez-vous pas compromis votre parcours politique?

L’inverse aurait été pour moi un pari intenable. Or, ce que vous évoquez ne m’a jamais empêché de rester le chouchou des sondages.

Mon degré d’exigence a toujours été tel que jamais je n’aurais accepté d’entrer dans un jeu qui participe de la nocivité de la télévision et de dérives que je dénonçais déjà dans un livre intitulé Le Coeur à l’ouvrage, qui date de 1987!

Vous dites regretter la confrontation entre journalistes et politiques. Lesquels n’ont jamais ménagé la presse, de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy.

Ce sont des comportements auxquels je n’ai jamais adhéré, car naïfs et inefficaces, mais de défense.

Historiquement la presse a gagné sa respectabilité et sa place en se confrontant avec le pouvoir et personne, à droite comme à gauche, ne se risquerait à revenir en arrière sur sa liberté.

Chaque fois qu’un nouveau média est apparu, les politiques ont toujours tenté de le contrôler

Résultat, la suspicion entre ces deux corps est générale: chaque fois qu’un nouveau média est apparu, les politiques ont toujours tenté de le contrôler.

Mon rêve serait un pacte professionnel qui verrait journalistes et politiques s’engager sur quelques règles allant du respect de la vérité des faits à l’exigence de la complexité.

L’Etat ne peut pas mener cette réflexion, sauf à rouvrir un front avec votre profession. Quant aux patrons de média, animés par le spectaculaire, ils restent guidés par des objectifs de rentabilité, d’audience et de vente au numéro. C’est donc l’impasse.

Arnaud Montebourg s’est livré à une charge violente contre TF1, accusée de dispenser une idéologie ultra-conservatrice. A-t-il raison?

Montebourg se trompe de discours. L’idée que TF1 soit partiale, si c’est le cas, est parfaitement secondaire par rapport au fait que cette chaîne peut se révéler complice d’une détérioration de la capacité de penser de la société en n’expliquant pas les choses doctement.

Tout média qui respecterait les exigences de l’intelligence et de l’information, même si c’est au nom d’une vision de droite, favoriserait le civisme et la participation politique. Or, réduire cette question à quelques mots chocs qui font échos dans les médias ne fait guère avancer le débat.

mercredi 20 octobre 2010

Source: L’express

– histoire de la TV – fin – C.Nick 5: FIN

Christophe Nick et son documentaire 5 et FIN:

«Le temps de cerveau disponible»


 

Un petit extrait du texte d’Aristote sur la poétique, chapitre 14, relatif à la terreur et à la pitié, sous-titré: «Nos émotions doivent naître de la terreur et de la pitié, doivent naître la composition même de la fable plutôt que du spectacle.»

L’extrait: « On peut produire le terrible et le pitoyable par le spectacle, ou le tirer du fond même de l’action. Cette seconde manière est préférable à la première et marque plus de génie dans le poète. Car il faut que la fable soit tellement composée, qu’en fermant les yeux et à en juger seulement par l’oreille, on frissonne, on soit attendri à ce qui se fait. Mais ce qui par le spectacle produit l’effrayant au lieu du terrible ne sont plus dans le genre, car la tragédie ne doit point donner toutes sortes d’émotions, mais celle-là, seulement, qui eût son propre.»

Aristote déjà, dans le domaine de la tragédie qui est tout autre, s’interroge, réfléchit sur ce phénomène et la catharsis. Pour lui, ce n’est pas très clair. Les spectateurs des tragédies prennent plaisir à voir des scènes qui leur seraient insoutenables dans la vie quotidienne, et c’est peut-être grâce à l’esthétisation du spectacle que les sentiments peuvent surgir et peut-être se purifier.

On est là, dans une histoire bien plus ancienne que celle de la télévision. Mais on est pas avec les mêmes concepts. On dit un peu la même chose quand il oppose l’effrayant et le terrible. Le terrible est dans le domaine de l’émotion, et l’émotion, c’est quelque chose que nous ressentons, qui modifie notre état. Une émotion amoureuse va nous amener à avoir des stratégie de séduction et que peut-être d’envisager le futur dans une sublimation avec un couple, des enfants, etc…

Quand on est dans le domaine de la pulsion, comme celui de l’effrayant, on est pas dans une émotion. On est pas dans la sublimation. On est au contraire, dans l’automatique, que ce soit une pulsion de vie ou une pulsion de mort. C’est toute la différence quand on parle d’amour et de porno, entre un sentiment et une image de pénétration qui, comme dit B.Stiegler dans le film,fait automatiquement «bander les mecs». Donc utiliser la pulsion en terme de spectacle. C’est extrêmement dangereux!

La pulsion doit se contrôler!

La pulsion, c’est quelque chose que toute civilisation tente de contrôler et l’homme s’est construit là-dessus. On l’a en nous. Celui qui ne contrôle pas ses pulsions, selon Freud, est fou. Celui qui exprime ses pulsions est pervers.

Donc il faut les contrôler et c’est tout le travail éducatif depuis la nuit des temps, depuis qu’on enterre les premiers hommes. Chaque civilisation a créé des systèmes pour contrôler les pulsions, que ce soit la justice, l’empire, l’armée, la religion, la politique, l’éducation, tout ça fait partie de la tentative des hommes pour contrôler leurs pulsions. Et si il y a pas de contrôle de pulsions, c’est la guerre civile, c’est le meurtre, voilà. C’est : «Je ne t’aime pas, je te tue!»

Actuellement, ce qui est terrifiant c’est qu’on est dans une société où on est au centre par le créateur de tout ça, de par la télé qui en est le coeur, le moteur. Et la pulsion y est maintenant stimulée, mise en avant. Elle est recherchée!

Quand vous créez des systèmes d’enfermement pendant plusieurs semaines d’ individus X ou Y, et que chaque semaine on en élimine un, on attend de la violence, de la sexualité et du passage à l’acte. C’est-à-dire que la promesse faite aux téléspectateurs, c’est : «Vous allez voir de la pulsion s’exprimer. Attention, c’est chaud, c’est bon,vous allez aimer ça!»

Vous donnez de la pulsion à consommer et tout le monde tombe dedans. Même si on se dit: «Mais c’est horrible! Mais jusqu’où ils vont! Mais on va regarder pour savoir jusqu’où ils vont!» Parce que c’est cela, le principe de départ. C’est de laisser des gens s’exhiber et du coup, le téléspectateur devient voyeur.

Et l’exhibition comme le voyeurisme sont les deux éléments fondamentaux des pulsions.

A partir de là, vous créez!

Tous ces épisodes sur la télévision sont tirées de l’émission «Histoire Vivante», diffusée sur les ondes de la RSR la 1ère et des autres médias de la SSR.

– histoire de la TV – fin – C.Nick 4

Christophe Nick et son documentaire 4:

«Le temps de cerveau disponible»


 

Bernard Stiegler a aussi été le patron de l’IRCAM et il a fondé une association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit: «Ars Industrialis».

On peut y trouver un certain nombre de conférences, dont une portait sur: «Socrate et les Hackers». Et «Ars Industrialis» est un endroit où on pense machine, à son utilisation, au rapport du temps qu’elle suppose ou qu’elle déduit pour l’humain.

Pour B.Stiegler, il n’y a pas du tout de doute. Il y a un phénomène d’effondrement non pas de la sensiblerie, mais de sensibilité humaine. Et pour B.Stiegler, cela ne touche pas seulement le phénomène télé, cela porte sur un processus plus général laissé justement pour penser, pour réfléchir à l’instrumentalisation, à la «technologisation» de notre environnement. L’humain, au fond, se vide de sa substance.

La rencontre entre B.Stiegler et C.Nick s’est faite lors d’un thème qui leur était cher. C.Nick ne savait pas que B.Stiegler travaillait sur le même sujet.

Mais c’est au cours des mécanismes de la pulsion, C.Nick avait été frappé, quand il écrivait livre sur TF1, par une phrase hallucinante d’Etienne Mougeotte qui venait de lancer sur ce qu’on appelait des reality-shows.

En 1991, lors des émissions: «Temoin n°1», «Perdus de vue» etc.., E.Mougeotte a été interviewé à Cannes et quand on lui demande pourquoi il fait ça sur TF1, il répond: «Il faut satisfaire les pulsions sécuritaires des Français!» Cette phrase était politiquement énorme, parce qu’elle ressemble beaucoup au président actuel français, mais surtout pour l’idée que des professionnels des médias se mettent à jouer avec les pulsions.

On est plus dans l’ordre de l’émotion ni de la raison, on est dans celui de la pulsion. Et la pulsion est quelque chose, lorsqu’on la met en scène, à la provoquer, à la stimuler, qui devient incroyablement dangereuse.

B.Stiegler, lui, développait depuis plusieurs années une analyse beaucoup plus vaste que cette simple réflexion.

Ils se sont rencontrés lors du précédent travail pour la mise en scène de «La mort du travail». Stiegler réfléchit à l’évolution du capitalisme et a une vision assez claire et frappante qui est: «Il y a eu l’époque du capitalisme industriel. On sort de celle du capitalisme financier triomphant pour entrer dans celui du capitalisme pulsionnel.» Et il explique que l’ensemble de la machine, dirigée par les hommes du marketing, cherche à atteindre nos désirs et à les exploiter pour vendre. C’est complètement pulsionnel et on rencontre ceci à tous les étages de la machine; que ce soit le comportement des traders en bourse qui est au millième de seconde, que ce soit dans la pub, dans la communication, dans tout.

Au coeur de ça, c’est la télé! La télé qui nous façonne et qui nous apprend à consommer. Tous ces programmes sont en fait des niches à publicités, des écrins pour que, sans qu’on s’en rende compte, on se mette à consommer telle ou telle chose.

C’est une vision très noire, mais c’est un mécanisme profond de notre société contemporaine. Cela permet de décrypter beaucoup de choses.

 

– histoire de la TV – fin – C.Nick 3

Christophe Nick et son documentaire 3:

«Le temps de cerveau disponible»


 

Christophe Nick et son équipe voulait montrer trois générations de France, des personnes presque adultes qui vont avoir des enfants.

Parce qu’on est dans quelque chose de «civilisationnel».

La télévision n’a que 60 ans et pourtant personne ne peut imaginer aujourd’hui ce qu’a pu être la vie sans télé. Elle est complètement au centre de nous, elle nous façonne et jusqu’où ça glisse comme de l’eau sur les plumes d’un canard.

Ce questionnement-là a intéressé C.Nick et il a beaucoup appris avec B.Stiegler qu’on voit beaucoup dans ce documentaire.

Bernard Stiegler est un philosophe, mais aussi l’ancien patron de l’INA, l’Institut National de l’Audio-visuel, ainsi que directeur de Beaubourg. Il a donc une réflexion en terme de créativité, de création, d’industrie de l’image et de philosophe.

C.Nick et B.Stiegler ont tenté de comprendre les effets de 30 ans d’un domaine très particulier, la télé, ses divertissements et les magazines.

Comment ils ont glissé pour aller vers la télé-réalité, vers le trash, vers ce qui est insupportable. Pourquoi et comment la télé s’est installée petit-à-petit dans les foyers en s’y mettant au centre, prenant la place de la famille pour la relier.

Et chacun dans sa bulle, en train de regarder l’écran.

Extrait du documentaire:

Valérie Patrin-Leclère: «Qu’il soit satisfait ou pas satisfait, peu importe! Du point de vue économique, il va compter comme un consommateur. Il va permettre de rentabiliser la dynamique de la chaîne. Il va satisfaire la logique de la chaîne. Alors, le discours n’est pas forcément très explicite de la part du diffuseur, parce que c’est très risqué. Mais du point de vue symbolique, ça fonctionne vraiment comme ça! On est dans une logique marketing! On va pré-catégoriser les téléspectateurs!»

Bernard Stiegler: «Il y a celui qui aime, celui qui déteste mais qui veut comprendre pourquoi l’autre aime, celui qui a lu les polémiques et qui avait décidé de ne pas regarder mais qui va regarder quand même, celui qui veut se moquer de ceux qui regardent, celui qui fait semblant de se moquer de ceux qui regardent mais qui regarde quand même…»

Valérie Patrin-Leclère: «On va donner des prétextes pour regarder, y compris: «Vous n’aimez pas ce programme, il n’est pas fait pour vous, mais le débat social s’est porté aujourd’hui sur Loft Story! Donc il faut que vous sachiez de quoi on parle! Il faut que vous le regardiez!»»

Bernard Stiegler: «Ce qui est intéressant là-dedans, c’est que c’est une addition et qu’au bout du compte, on va ramener progressivement, devant l’écran un nombre considérable de spectateurs. Et donc on va pouvoir alimenter une activité publicitaire extrêmement intense.»

– histoire de la TV – fin – C.Nick 2

Christophe Nick et son documentaire 2:

«Le temps de cerveau disponible»


 

En 1957, François Chalais parlait précisément de l’image.

Donc on voit des téléspectateurs, de générations différentes, des enfants ensemble, (qui regardent Bambi), des ados ensemble,(qui regardent Elefant Man, un grand film de David Lynch), des adultes ensemble (qui regardent un extrait d’un film épouvantable: Saw3, interdit au moins de 18 ans et qui est 1h30 de tortures abjectes, ce qui leur a servi d’expérience pour un autre film sur la psychologie sociale) et tous regardent quelque chose qu’on ne voit pas.

On regarde ceux qui regardent sans voir ce qu’ils regardent.

L’image est comme on la fabrique et comment elle est reçue. Et le thème de ce documentaire est: Pourquoi on regarde ce qu’on regarde?

Depuis une trentaine d’années, les programmes dérivent vers plus d’intime, plus de conflit, de mises en scène de conflits et de violences à l’image, de violence individuelle.

Pourquoi on regarde ça?

Pourquoi on regarde ce qui est du domaine de l’interdit, du tabou?

Pourquoi on regarde ce qui est horrible?

C’est une vraie question!

Le premier film de la série: «Le jeu de la mort» essaie de comprendre ce que des diffuseurs faisaient et ce qui pouvait se passer sur un plateau.

Pourquoi des diffuseurs proposent-ils des programmes de ce type?

Pourquoi est-on aussi nombreux à regarder ça?

Dans quel état est-on?

Et effectivement, quand on filme des gens en train de regarder une image, quelle qu’elle soit, c’est qu’ils n’ont plus leur tête habituelle. Ce n’est pas une tête de social. Ce n’est pas une tête qui nous parle. Cette tête n’envoie aucun code. On a une impression d’une grande passivité. Que les téléspectateurs reçoivent des choses comme ça, à la limite abrutis.

En fait, on sait que le cerveau fonctionne.

Mais que se passe-t-il quand on regarde des choses horribles?

Quand on voit des gens humiliés, pourquoi ce n’est pas l’empathie qui l’emporte?

Pourquoi ce le plaisir de regarder des gens se faire humilier?

C’est donc toute une histoire, tout un cheminement dès l’origine de la télé. C’est une question déjà posée par François Chalais en 1957.

– histoire de la TV – fin – C.Nick 1

Christophe Nick et son documentaire 1:

«Le temps de cerveau disponible»


Christophe Nick est auteur, producteur et parfois réalisateur de documentaires d’enquêtes sur la société contemporaine et l’histoire contemporaine.

Fin des années 1970, il est journaliste et débute dans la presse écrite «alternative»: «Rock&Folk»,  où il était critique de rock lorsqu’un nouveau son déferlait sur l’Europe.

En venant de Londres, il est entré au magazine «Actuel», un mensuel de grands reportages et de cultures, qui lui permettait de partir aux quatre coins du monde, de vivre des expériences fortes et les retransmettre à la première personne, dans une quarantaine de feuillets.

Milieu des années 1990, le journal s’est arrêté et C.Nick s’est trouvé plus à l’aise à écrire des livres.

Il s’est mis à travailler avec Pierre Péan, un des grands enquêteurs français avec qui il a fait une grande enquête sur TF1. L’ambition était d’essayer de comprendre le rôle du média dominant dans la société française et pourquoi cela fonctionnait.

Début des années 2000, il s’est intéressé à l’image en soi, au documentaire.

Documentaires d’enquêtes au départ, puis de société. Il s’est immergé durant trois ans dans une petite ville au nord de Paris afin d’essayer de comprendre les mécanismes de violences. C’est à ce moment qu’il a commencé à faire des séries comme: «90 minutes» et «Chroniques de la violence ordinaire».

Il a également tourné «Ecoles en France», pour essayer de comprendre quel type de pédagogie pouvait mobiliser des enfants d’aujourd’hui pour les faire sortir de l’échec.

Puis C.Nick et P. Péhan ont fait une série qui s’appelle: «La mise à mort du travail», un 3ème volet des violences urbaines, l’école et le travail.

En 2008, il filme aussi une série d’histoire, «La résistance», qui lui a donné l’occasion de, non plus parler de la 2ème guerre mondiale en terme de collaboration, mais au contraire, des gens qui ont essayé de lutter contre le nazisme.

Passer des mécanismes de résistance à ceux de soumission, il y avait quelque chose de logique et faire ce travail qui s’appelle «Le jeu de la mort» et «Le temps de cerveau disponible» était un peu un point d’orgue de toute une réflexion qu’il se faisait depuis quinze ans: essayer de comprendre les mécanismes de violences, les modifications sociologiques et le rôle des médias.

Au début du documentaire, on voit des téléspectateurs regardant quelque chose. On les voit regarder et on les voit également agir tout en entendant, dans le fond, des propos d’un journaliste, un ancien spécialiste de l’histoire du cinéma qui interviewait les vedettes et réfléchissait sur les fonctions de l’image.

– histoire de la TV – 33 – le doc

Le temps de cerveau disponible.

LE DOCUMENTAIRE:

Dans les années 80, la télévision française explore et dévoile l’intimité : «Psy Show, Perdu de vue et autres émissions» franchissent le premier pas pour exploiter le voyeurisme des téléspectateurs. Avec la privatisation de TF1 et l’arrivée de M6, la recherche d’audience va rapidement mener à exploiter le potentiel de la télé-réalité.

Le temps de cerveau disponible.

Un documentaire de Chrsitophe Nick et Jean-Robert Viallet

Ecrit et produit par Christophe Nick, réalisé par Jean-Robert Viallet, ce documentaire passe à la loupe les programmes de divertissement depuis les années 80, prenant à témoin, penseurs et autres sociologues des médias. Il est un contrepoint au «Jeu de la mort».

Bien avant la télé-réalité, c’est la libération des ondes en France en 1984 qui ouvre la boîte de Pandore. Viallet et Nick rappellent que les donneurs d’ordre ne sont plus les pouvoirs publics mais des «pouvoirs actionnariaux», qui veulent séduire à tout prix des téléspectateurs-consommateurs. Les cibles marketing: des ménagères de moins de cinquante ans. En leur offrant «la promesse d’une transgression des tabous», en annihilant leur capacité à prendre de la distance. Les «reality show» des années 80 (de «Psy Show» sur Antenne2 à «L’amour en danger» sur TF1) excitent nos pulsions les plus basses en mettant en scène l’intime, le conflit familial et l’humiliation.

A la fin des années 90, en réponse à une crise du divertissement, «Le maillon faible» (TF1), format apporté par la BBC et dont le ressort est «l’élimination de l’homme par l’homme», prépare le terrain pour l’avènement de la télé-réalité au début des années 2000. Et c’est l’effondrement de la bulle Internet, qui va pousser M6 à franchir le pas en acquérant les droits de «Big Brother». Au printemps 2003, TF1, dont le cours en Bourse est toujours en chute libre, s’engouffre dans la brèche avec «Secret Story».Désormais, la télé encourage le passage à l’acte et surfe sur le narcissisme, la cupidité, le sadisme ou le cynisme, pour accroître son audience et prendre le contrôle sur nos comportements d’achat, sans vergogne. La fameuse phrase de Patrick Le Lay, l’ex-PDG de TF1, «Ce que TF1 vend à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible», prend tout son sens. Stiegler parle, lui, de «temps de cerveau sans conscience».

Rien de nouveau sous le soleil ? En fait si. Parce que la télé-réalité s’est banalisée. A un point tel que pour parvenir à capter encore un public qui intègre ces transgressions comme des normes valables, les chaînes doivent aller toujours plus loin. A l’écran, cela se traduit par une dissection de cadavre le samedi soir sur Channel 4. De quoi exciter cette fois notre pulsion de mort. «On est arrivés à un point de l’histoire de l’humanité extrêmement inquiétant, qui prône l’exploitation des pulsions», met en garde une nouvelle fois Bernard Stiegler. «Etre civilisé, c’est ne pas aller au bout de ses pulsions.» Et être capable, comme l’explique Freud, de différer la satisfaction de ses pulsions, de les transformer en investissement social.

«Faut-il laisser la télé continuer à exploiter la pulsion comme un automatisme qui conduit au crime? Si les Français ont le sentiment d’avoir perdu leur identité, ce n’est pas à cause des Maghrébins, des Africains ou des Asiatiques qui s’installent en France, c’est parce que le marketing les a privés de leur culture, c’est parce que les parents n’ont plus de rapport à leurs enfants, c’est parce que les profs ne peuvent plus concurrencer la télé, qui capte l’attention beaucoup plus efficacement qu’eux!» La pensée du philosophe Bernard Stiegler nous emmène loin dans «Le temps de cerveau disponible», une réflexion aussi passionnante qu’inquiétante autour de la télé-réalité qui va: «susciter artificiellement le sordide, flatter les penchants les plus scabreux, les plus grégaires chez le téléspectateur».

Extrait du documentaire:
Valérie Patrin-Leclère: «Quand Patrick Le Lay en 2004 dit: «Ce que TF1 vend à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible», effectivement, il change la donne. C’est-à-dire que pour la première fois, le patron d’une grande chaîne de télévision, qui est la chaîne principale en France et en Europe à ce moment-là, va admettre que la logique économique prime sur une logique culturelle, qui apparait donc après tout, comme pseudo-culturelle et donc juste un prétexte pour remplir d’argent les poches de la régie publicitaire.»

Bernard Stiegler: «Pourquoi Le Lay a fait ce scandale avec ce «temps de cerveau disponible», qu’est-ce que ça veut dire: «temps de cerveau disponible»?! Même les gens qui n’ont pas pris le temps de réfléchir comprennent au moins de manière intuitive, que ça veut dire: «le temps de cerveau sans conscience».»

Valérie Patrin-Leclère: «La publicité, dans la perspective de l’annonceur, ne doit pas apparaître forcément comme telle. Elle doit s’immiscer dans le programme. Elle ne doit pas arriver comme un cheveu sur la soupe parce qu’autrement, il y a effectivement un risque de rejet, surtout dans une période où les mouvements de publiphobies sont de plus en plus virulents. On a une tolérance moins grande par rapport à la publicité. Il faut qu’elle s’intègre dans la production médiatique, qu’elle fasse médias. Et c’est une des immenses qualités de la télé-réalité. Dans la télé-réalité, on n’a pas de rupture sémiotique entre ce qui relève de l’éditorial et de ce qui relève du publicitaire.»